Par Besson
L’idée même de “christianophobie” est surprenante...
Ce sont des groupes traditionalistes et intolérants comme la Fraternité Saint Pie X et l’Institut Civitas, se proposant de "rechristianiser la France" et de "rétablir la royauté du Christ sur le Monde", qui ont relancé ce thème porteur. Ils emboîtent alors le pas à "l’islamophobie" dont l’intégrisme islamique a fait le lit, et sont suivis avec intérêt par un Vatican qui reconnaît aujourd’hui ces sectes et qui espère tirer profit de la situation.
Photo : alexandre-b
Le 14 septembre 2011, le Vatican "leur tend la main", négociant en réalité avec eux et acceptant de revoir des aspects du concile Vatican II en échange de la reconnaissance de certains principes fondamentaux !
Singulièrement intégrée au monde moderne, la diplomatie vaticane a également tissé des liens avec le monde politique. En 2004, une dizaine d’Etats européens, avec le soutien de Valéry Giscard d'Estaing, ancien Président de la République française, demandaient que le préambule de la future Constitution européenne fasse référence aux "racines chrétiennes de l’Europe". Ce n’était pas vraiment un rejet du Christianisme !
Mais repousser une telle proposition donna l’occasion de rappeler les siècles d’hégémonie sans partage, et le mépris de la diversité des cultures, des modes de pensée (la philosophie des Lumières tout particulièrement), des croyances et de la non-croyance, que l’Eglise - les Églises- a combattus sans cesse dès lors qu’elle a détenu le pouvoir. Et maintenant, elle voudrait aussi maîtriser les conditions de sa propre remise en cause ?
Photo : valtyr
En 2011, on peut dire qu’elle aura eu du pain sur la planche, en fait une vraie multiplication des pains. Publicité, dessins humoristiques et pièce de théâtre, le fait religieux a été d’actualité, bien qu’il n’ait jamais quitté la… scène.
Le terme de "christianophobie" procède en fait d’une inversion de la pensée.
Le Christianisme a toujours revendiqué une culture du Martyre, dont l’ampleur est pourtant mise en doute par beaucoup d’historiens modernes. Ses adeptes feignent maintenant d’être "mis à l’index" (sic) par des médias et des créateurs qui outrepasseraient leur légitimité.
En novembre 2011, le cardinal Raymond Burke (!) mit en garde contre la menace de la persécution antichrétienne aux USA qu’il croyait déceler. Pas moins ! C’est pourtant bien l’Eglise qui a construit sa puissance et son hégémonie des siècles passés sur la conversion forcée de peuples qui ne lui demandaient rien, sur l’intolérance et le rejet de tout mode de pensée non-conforme. Les continents américains et africains gardent à vif les ravages de l’acculturation due à ses "missionnaires". Le rappeler est-il antichrétien ?
On décèle ici une méthode qui consiste à dénoncer un danger imaginaire, qui permet d’habituer les esprits à l’idée de ce danger supposé, pour ensuite légitimer une chasse aux sorcières contre l’ennemi désigné.
Photo : michel94
Ce sont bien les religions dans leur ensemble, et tout particulièrement les courants intégristes (talibans, puritains, traditionalistes), qui pratiquent l’intolérance. Dès qu’elles parviennent au pouvoir politique, elles imposent leur vision du monde, leur ordre social et censurent les comportements individuels en soumettant la loi civile à la loi religieuse.
Cette année 2011 a effectivement vu des Chrétiens soumis à d’intolérables pressions, mais c’est justement dans des pays instables politiquement où des Intégristes (musulmans) profitent des circonstances pour tenter d’imposer leur seule croyance ! Les révolutions arabes de Tunisie, de Lybie et d’Egypte n’ont en effet pas encore eu le temps (la volonté ?) de construire un état laïc seul à même de garantir la liberté de culte pour tous.
Bien sûr, l’Eglise actuelle feint de se replier sur son seul domaine spirituel. Mais est-ce la réalité ? Le Vatican est actuellement relayé, pour des missions contestables, par des institutions et congrégations comme l’Opus Dei (parfois qualifiée de Sainte Mafia) ou la Légion du Christ (critiquée au sein même de l’Eglise pour son mode de fonctionnement "opaque"). Et son influence se mesure jusqu’au cœur des États comme la Pologne ou l’Irlande, mettant à mal l’idée de laïcité. Grave retour en arrière venant d’un autre Président, n’est-ce pas George W. Bush qui voulait que l’on enseigne le Créationnisme dans les écoles américaines comme une thèse concurrente de la théorie de l’Evolution ?
En 2010, lors de l’affaire des expulsions de Roms, Nicolas Sarkozy, président que l’on sait, n’hésite pas à quémander une audience à Benoît XVI à Rome. Elle sera agrémentée d’un temps de recueillement dans une chapelle du Vatican, au mépris de l’esprit laïc qui règle sa fonction. L’objectif était de reconquérir l’électorat catholique auprès de qui la cote de satisfaction était passée de 70% pour Jacques Chirac à 50% pour son successeur à l’Elysée. Il aura obtenu satisfaction puisqu’il ne semble pas avoir refait le pélérinage de Rome en 2011.
Photo : saintmar
Bannir les représentations choquantes pour les religions ?
Les religions manifestent leur pouvoir par toutes sortes de représentations et de cérémonies publiques mais elles ne supportent pas de remise en cause de leur prétendue légitimité. L’évéché de Paris fit construire l’énorme Sacré-Cœur pour "expier" la Commune de 1871. Aujourd’hui encore on peut voir la plaque de marbre significative du "vœu national" apposée sur le bas-côté Est. Et l’on peut évoquer aussi la "Bonne Mère" de Marseille, la basilique de Fourvière à Lyon. Toutes occupent un lieu dominant la ville, contrainte visuelle et morale pesant sur les habitants. La ville du Puy constitue un paroxysme en la matière avec ses collines et autres pics volcaniques surmontés de proche en proche par une basilique, une chapelle et une statue de la Vierge colossale.
Ce 15 août 2011, il était surréaliste de voir des intégristes psalmodier leurs crédos sous la statue de Beaumarchais ou brandissant l’oriflamme des rois de France au pied de la Colonne de Juillet, place de la Bastille ! De fait, les processions religieuses, qui se multiplient ces dernières années, sont bien l’expression ostentatoire des pratiques religieuses et la revendication d’un mode de pensée exclusif, considéré comme allant de soi et susceptible d’être imposé à tous et à toutes.
La veille, le dimanche 14 août, la procession diocésaine pour l’Assomption de la Vierge Marie avait même paradé sur la Seine afin d’"évangéliser les esprits", dans la droite ligne du mythe de Sainte-Geneviève.
Photo : Besson
Monseigneur Lustiger, qui gravissait la colline de Montmartre en portant la croix chaque Vendredi-Saint lorsqu’il était cardinal de Paris, était bien dans la manière dont l’Eglise entend s’imposer hors des lieux de culte. Jusqu’où ?
Dès lors, on comprend que la liberté d’expression et de critique leur soit intolérable. Et c’est dans la forme de cette liberté exprimée qu’ils cherchent le trait qui fera scandale à leurs yeux.
En novembre 2011, en réaction à la pièce de Roméo Castellucci, "Sur le concept du visage du fils de Dieu", un prêtre diocésain de Blois affirme la nécessité de "vouloir réparer l’affront fait au Christ" et évoque l’impossibilité "de dialoguer avec l’art contemporain antichrétien"… Cette mise au point est jugée intéressante par "l’Observatoire de la christianophobie". Il existe donc une instance catholique qui a pour mission d’analyser la pensée des citoyens, sorte de police des mœurs en gestation ? Et de rappeler l’attentat contre les locaux de Charlie Hebdo après son numéro "Charia Hebdo" à propos de la Libye. Faut-il entendre que des chrétiens, eux, ne voudraient pas avoir à en venir à de telles extrémités ? Rappelons-nous les sinistres propos de Mgr Burke évoqués plus haut…
Mais quel est donc l’affront ? Un vieillard "répand ses matières fécales sur le visage du Christ" car il le rend responsable de sa déchéance. Ce geste de désespoir est terrible. C’est celui d’une humanité que la religion, empêtrée dans ses dogmes, ses contradictions et ses mythes, n’a vraiment pas le pouvoir de sauver. Constat dramatique qui est sans doute le véritable affront fait à la religion.
Les réactions à l’intolérance religieuse sont un juste retour des choses. Mais certains voudraient encore interdire tout forme de contestation, toute forme d’opposition à leurs idées. Lorsque la figure du “Christ” ou l’emblême de la croix sont remis en cause, cela devrait amener ces croyants à questionner le retour à l’ordre qu’ils revendiquent, mais aussi à repenser l’authenticité de représentations qui n’ont plus rien de symbolique.
Comme le rappelle si bien Jean-Michel Ribes, cet homme de théâtre dont on sait qu’il est "aux premières loges" pour le dire : "On ne les empêche pas de croire, qu’ils nous laissent la liberté de penser !"