C’est derrière les crash barrières des salles de concerts françaises que François Loock et Paul Charbit se retrouvent le plus souvent, objectifs à la main. Le premier s’est mis à la photo de concert dans les années 1990, après avoir troqué son violon pour un appareil photo. Par amour du swing, le second a arrêté de shooter le monde du cirque pour passer avec succès à la photo de jazz – plusieurs de ses clichés étaient d’ailleurs présentés dans l’exposition “20 ans de jazz au parc Floral de Paris” lors du dernier Paris Jazz festival. Ensemble, ils partagent la recherche du frisson musical et un recul nécessaire pour décrypter leur passion pour la photographie de concert.

Asaf Avidan sur la scène du festival Solidays 2013. Citizenside/François Loock

Asaf Avidan sur la scène du festival Solidays 2013. Citizenside/François Loock

Sachant qu’il faut être au plus près des artistes, comment se placer pour prendre de bons clichés ? 

François Loock : Je me positionne toujours de sorte à être en face de l’artiste. Ensuite, il faut essayer d’anticiper les mouvements de son visage et de suivre la position de son corps. Il convient aussi de prendre très vite la mesure de l’artiste, car nous ne pouvons en général rester devant que pour les trois premiers morceaux, soit une quinzaine de minutes. Ca va très vite, on a pas envie d’être frustré en rentrant. En général, je me balade le long de la crash barrière (barrière qui délimite la fosse de la scène, ndlr), une chanson, sur la droite, une au centre, une sur la gauche, afin d’avoir plusieurs angles de vue différents.

Paul Charbit : Je suis presque toujours accrédité, donc placé derrière la crash barrière. C’est un bon moyen d’être proche des groupes, mais il faut aussi savoir être discret, pour ne pas trop gêner le public. Nous n’avons pas non plus toujours la latitude voulue, il peut y avoir une dizaine de photographes, il ne faut pas se bousculer. Parfois, en festival, on peut aussi être en fosse, auquel cas je m’avance au maximum, c’est un peu plus musclé, parce que ça peut secouer pas mal.

 FL : C’est encore différent dans les très grandes salles, type Bercy ou le Stade de France. On shoote depuis la console, j’utilise alors un téléobjectif.

 Faut-il adapter sa manière de photographier à l’artiste ?

FL : Evidemment, ce n’est pas pareil de photographier Shaka Ponk ou Christophe, seul derrière son piano. Dans le second cas là, je sais que j’aurai peu de photos, il y aura un fenêtre de tir assez réduite, il faut la saisir. Je me focalise alors sur les expressions faciales, j’essaye de capter son regard, c’est le plus important.

Sur des groupes qui bougent beaucoup, la démarche est différente. Quand je photographie les Shaka Ponk, ça fait presque 10 ans que je les suis, je cherche plutôt à rendre l’énergie live, à immortaliser un instant de complicité entre deux membres. Plus on shoot un groupe, plus on sait comment se placer, plus on sait comment travailler avec eux.

PC : Nous sommes extrêmement dépendant du sujet. Par exemple, j’ai fait John Butler, il y a peu. Il a une palette d’expressions incroyable, c’est donc là-dessus que je me focalise, je veux transmettre l’émotion, donc je le shoot au grand angle. A l’inverse, quand le sujet est plat, ça m’est arrivé dernièrement avec le jeune groupe Cat on Trees qui ne dégage pas grand chose, j’arrive à un résultat forcément moins bon.

Je me prépare aussi beaucoup en amont avant d’aller couvrir un artiste ou un groupe que je ne connais pas. Je regarde des vidéos de concerts de l’artiste sur Internet pour prendre la mesure du personnage, savoir comment il bouge, comment les lumières de son set sont organisées.

Shaka Ponk au Zénith de Paris. Citizenside/françois Loock

Shaka Ponk au Zénith de Paris. Citizenside/François Loock

 Comment prendre de bonnes photos, malgré une luminosité changeante et une épaisse fumée ?

 FL : Disons que c’était un peu plus facile avant, il y a avait beaucoup moins de grosses installations lumineuses. Cela dit, avec le numérique, en trois photos, je sais quelle vitesse et quelle ouverture je vais choisir. Avec le temps, on commence aussi à bien connaître les salles, c’est souvent éclairé de manière similaire.

 PC : Et évidemment la fumée peut être gênante. Il faut jongler, essayer de faire des plans plus serré et guetter l’instant. Moi, je pose un cadre et j’attends que l’artiste y entre. Je fais 3 photos à la seconde, j’arrive toujours à en avoir une qui fonctionne.

 FL : S’il y a des problèmes de lumières ou de visibilité, je reste très patient et concentré, je ne mitraille pas beaucoup. En général, je n’entends même pas la musique, je suis incapable de dire ce que le groupe a joué, tellement je suis dans mon truc. J’attends, il faut être prêt pour le moment où l’artiste est un peu en dehors de la fumée et que la lumière l’éclaire de la bonne manière. Ca peut être bref, mais ce moment arrive presque toujours.

“Une photo est réussie quand l’image possède en elle une certaine musicalité”

 Pensez-vous qu’il est possible de faire de bonnes photos de concert au smartphone ?

 PC : Non, certainement pas, la qualité des appareils n’est pas suffisante pour le moment.

 FL : Moi, je commence à le faire, pour les à-côtés. Ca peut être pratique pour capturer l’ambiance, dans la foule par exemple. Pour les artistes c’est moins bien, ou alors il faut être équipé d’un objectif. Je commence à voir des gens avec ce système, ça peut prendre de bonnes photos, mais c’est quand même compliqué, la vitesse n’est pas assez élevée, et les ASA non plus.

 A quoi peut-on juger une bonne photographie de concert ?

 PC : Personnellement, il faut que je retrouve sur le papier l’alchimie qui existe entre les membres d’un groupe, le feeling que possède tel ou tel chanteur. Je cherche la complicicté qui peut s’installer entre l’artiste et le photographe. Une photo est réussie quand l’image possède en elle une certaine musicalité.

 FL : Plusieurs paramètres rentrent en compte, la photo doit être nette. Il faut qu’elle parle. Ca tient dans le regard, dans la complicité du photographe avec son sujet. Ca peut se jouer aussi dans le rendu de l’énergie, dans le positionnement des mains, d’une partie du corps.

Aaron Goldberg lors du Paris Jazz festival 2014. Citizenside/Paul Charbit

Aaron Goldberg lors du Paris Jazz festival 2014. Citizenside/Paul Charbit

 Selon ces critères, quelle serait votre meilleure photo ?

 PC : C’est comme demander à un écrivain, lequel de ses livres il préfère ! J’aime beaucoup de mes photos. Après, les grandes photos sont souvent liées à de grandes émotions. Quand je photographie Lalo Schifrin, Patti Smith, Sonny Rolins ou Leonard Cohen par exemple, il se passe quelque chose de fort, parce que ces gens dégagent une énergie unique. Et également parce qu’en tant que photographe il y a une sensation de privilège, de pouvoir shooter ces personnes-là. Mon travail c’est d’insuffler de la musique dans mon cliché. Mais je suis aussi très content de mes dernières photos du Paris Jazz festival, que je trouve très bonnes.

 FL : C’est un peu la même idée. Les grands artistes font souvent de grandes photos. J’ai une tendresse pour mes photos d’Asaf Avidan, de Gaëtan Roussel ou d’Hubert-Félix Thiéfaine parce qu’ils dégagent une puissance extraordinaire. Cela dit, on peut faire de très bonnes photos d’artistes peu connus, les conditions sont même souvent meilleures pour travailler. On peut rester plus longtemps devant, on est plus proche, les lightshow sont moins fournis.

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui se lancent dans la photographie de concert ?

PC : Je trouve ça très courageux, car le statut a beaucoup changé, c’est un peu le parent pauvre du photo-journalisme. Aujourd’hui tout le monde peut faire des photos. Cela dit, tout le monde n’a pas l’oeil. Restituer la passion dans l’image, ça se travaille. Il faut donc être tenace, tout en étant humble à la fois. Quand je vois certains jeunes loups qui ne respectent pas les moments de silence des concerts, par exemple, qui continuent à shooter, je trouve ça irrespectueux et pour le public et pour l’artiste, ça nous décrédibilise.


François Loock

François Loock

François Loock a commencé par jouer du violon avant de passer au réflexe. Il en a gardé une passion pour la musique et son expression live.

Paul Charbit

Paul Charbit

Depuis, il arpente les salles de spectacle et suit notamment le groupe Shaka Ponk depuis près de 10 ans.

Paul Charbit a longtemps écumé les chapiteaux des cirques pour en photographier ses protagonistes avant de se tourner vers le monde du jazz, dont il a déjà photographié les plus grands noms.

 

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