Les peshmergas irakiens ont quitté la ville turque de Suruç, le 1er novembre, pour rejoindre Kobané, à quelques kilomètres à peine, en Syrie, pour prêter mains fortes aux soldats des YPG (les unités de protection du peuple). Ces combattants kurdes syriens résistent depuis la mi-septembre aux assauts des troupes de l’Etat Islamique (EI) pour qui la troisième ville syrienne est devenue un objectif militaire majeure. Notamment pour sa proximité avec la frontière turque et surtout depuis que les jihadistes ont été mis en déroute, cet été, par les même YPG, dans les Monts Sinjar, en Irak, lors d’une opération de sauvetage des populations yézidis, une minorité religieuse. Au fil des mois, le combat des soldats kurdes à Kobané, soutenu par de nombreuses manifestations à travers le monde, est devenu un symbole de la lutte contre l’Etat Islamique.

Un char turc patrouille sur la colline de Mursitpinar/Onder Guven

Un char turc patrouille sur la colline de Mursitpinar. Citizenside/Onder Guven

Onder Guven, photographe freelance d’origine turque et contributeur régulier de Citizenside, a passé plusieurs jours dans le sud de la Turquie, entre Suruç et Mursitpinar, où depuis les collines, il a pu observer, en compagnie des réfugiés kurdes, le front de Kobané.

Quelle est la situation à la frontière turque ?

Onder Guven : La frontière est toujours fermée. Il y a bien eu un consensus entre les peshmergas irakiens et le gouvernement turc pour créer un corridor de passage depuis Suruç vers Kobané (Ain al-Arab en langue arabe), mais pour les autres populations, il est impossible de passer. Le gouvernement turc ne veut surtout pas que les membres du PKK (Ndlr, le Parti des travailleurs du kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par l’Etat turc) qui cherchent à rejoindre le front, puissent circuler librement entre la Turquie et la Syrie. Moi, j’ai essayé de franchir la frontière pour aller à Kobané, mais c’est très difficile. Il y a une ligne tout autour de la porte de Mursitpinar, le village limitrophe, sécurisée par des jeeps et des véhicules lourds qui patrouillent sans cesse et rendent l’accès à la Syrie impossible. C’est une vraie ligne tampon entre deux zones complètement hermétiques.

Quelles nouvelles du front de Kobané avez-vous ?

OG : Concrètement, nous avons très peu d’informations sur ce qui se passe sur place. Les YPG tiennent toujours la ville, mais c’est assez mystérieux. J’ai pu rencontrer un combattant kurde syrien à Gaziantep (Ndlr, au nord-ouest de Kobané, en Turquie), il venait pour se faire soigner, il avait à peine 18 ans. Sur lui, il avait des images du front. La ville a l’air complètement détruite, c’est l’horreur. Lui, il voulait déjà repasser la frontière pour retourner au combat, mais le territoire est très contrôlé depuis Suruç. Et nous, nous sommes là sur la colline de Mursitpinar à observer la situation, mais personne ne peut y aller. Tout le monde est là à attendre que ça pète. Dans les villages kurdes alentours, il n’y a que des femmes et des enfants. Tous les hommes sont sur les collines, avec leur jumelles pour regarder vers la Syrie. J’ai rencontré un vieil homme, par exemple, qui vient tous les jours voir l’état de sa maison à Kobané et qui n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir y retourner. Beaucoup de gens ici, à la frontière, espèrent qu’ils pourront bientôt rentrer chez eux. Ils surveillent leur maison, essaient de voir dans quel secteur de la ville les bombes sont tombées. D’autres surveillent aussi leur voiture, garée à la frontière côté syrien, parce qu’ils n’ont pu rentrer en Turquie qu’à pied.

Quelle est la situation des réfugiés kurdes de Syrie ?

OG : Ici aussi il y a beaucoup d’opacité. Il existe plusieurs camps de réfugiés syriens kurdes à Suruç. Ca rappelle beaucoup les camps qui avaient fleuri au début du conflit syrien. C’est la misère. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont entassées là. La ville de Suruç a complètement changé de visage. C’est sale, la ville est pleine, les trottoirs sont impraticables. Et puis, c’est très compliqué d’avoir des informations. Il faut se faire accréditer pour pénétrer dans un camp et  rapidement on vous refuse les accès à certaines zones, pour ne pas que vous puissiez rendre compte de cette misère. Quand vous regardez les enfants, il n’y a pas de joie dans leurs yeux, ils veulent simplement rentrer, ce n’est pas chez eux ici.

Comment le conflit est-il perçu dans la région ?

Ici, dans le sud de la Turquie, la population kurde est très représentée, les gens soutiennent donc plutôt les combattants. Il y a aussi de l’impuissance, chez certains, de ne pas pouvoir aller aider les troupes sur place et un peu de lassitude. Après en Turquie, le conflit est traité de manière un peu biaisée, les médias turcs suivent plutôt la ligne gouvernementale, pas vraiment ouverte aux populations kurdes et notamment au PKK, avec qui l’Etat est en conflit depuis des années.

Comment travaille-t-on dans ce genre de conditions ?

OG : Moi, j’essaye de rester extrêmement humble par rapport à ça et d’en tenir compte dans mon travail. Quand je vais dans un camp,  je travaille avec un petit appareil photo, pour ne pas me couper complètement des habitants, pour avoir un rendu différent. Quand je vais sur les collines, j’essaye de ne pas rester dans la masse, de discuter avec les gens. J’ai l’avantage d’être assez libre, j’ai la langue, je suis mobile, je voyage en stop, j’essaye toujours de ne pas me couper de la réalité, même si ça peut être très frustrant. On est dans l’attente permanente, on ne peut qu’observer, c’est complètement irréelle comme situation.

 

There are no comments.

Leave a Reply