Gaël Cloarec suit les Bonnets rouges depuis leurs débuts en novembre 2013. Précipité par la crise du secteur agroalimentaire et l’entrée en vigueur de l’éco-taxe, le mouvement s’est rapidement organisé autour du collectif “Vivre, décider, travailler en Bretagne”, à l’origine de nombreuses actions et manifestations ayant pour objet la défense de la culture bretonne et des emplois dans la région. Au total, le photographe a consacré à l’organisation 15 reportages, soit près de 300 photos publiées sur Citizenside.

Les Bonnets rouges réunis à Carhaix. Citizenside/Gaël Cloarec

Les Bonnets rouges réunis à Carhaix. Citizenside/Gaël Cloarec

Vous suivez les Bonnets rouges depuis la manifestation de Carhaix du 30 novembre 2013, comment se déroule un reportage au long cours ?

Gaël Cloarec : Côté matériel, c’est simple, il faut toujours être prêt à partir. Mon gros avantage est d’habiter dans le centre de la Bretagne, en moins de 2 heures, je peux être n’importe où entre Brest et Nantes. Ce qui est difficile en revanche, c’est la collecte des informations surtout sur un mouvement comme celui-ci, capable d’organiser des rassemblements à plusieurs endroits au même moment, très rapidement. Il est donc difficile de savoir où l’actualité sera la plus intéressante. Aujourd’hui, je suis bien implanté dans le mouvement, les Bonnets rouges me connaissent et je n’ai pas hésité à me faire connaître auprès d’eux en diffusant mes images sur les réseaux sociaux ce qui me permet aujourd’hui d’avoir des infos plus précises car ils ont plutôt confiance en moi et respectent le fait que je réponde toujours présent.

Comment cette relation de confiance s’est-elle établie ?

 G.C. : La relation s’est faite d’elle-même. J’ai couvert près de 20 dates en 6 mois. J’étais avec eux quasiment tous les week-ends, j’ai donc régulièrement discuté avec des membres du mouvement et je me suis intéressé à leur vie, aux raisons de leur engagement, à leurs attentes. Cette curiosité est une force dans un reportage comme celui-ci. Je partage également mes images sur le site d’information 7seizh.info qui est reconnu et très consulté en Bretagne. Je n’hésite pas à diffuser aussi les publications de Citizenside sur les réseaux sociaux. L’ensemble de mon travail et la bonne réception de mes images font qu’aujourd’hui beaucoup de membres des Bonnes rouges sont fiers que je les photographie. Cela me permet d’avoir des exclusivités que des médias traditionnels n’ont pas comme le pique-nique de Brec’h ou la dégradation de la maison de Jean-Marc Ayrault à l’issue d’un rassemblement à Nantes.

Ce type de manifestations a forgé la réputation des Bonnets rouges, avez-vous senti des différences entre l’image d’un mouvement nationaliste déterminé renvoyée par les médias et votre propre expérience à leurs côtés ?

 G.C. :  Je n’ai jamais perçu le mouvement comme tel jusqu’au procès des onze Bonnets rouges à Rennes. Depuis il y a effectivement eu une mutation vers un mouvement plus extrémiste avec des liens clairement affichés avec le parti d’extrême droite Adsav (Ndlr : Aussi connu sous le nom de PPB, parti du peuple breton). Après, il y a l’éternel débat sur la manipulation des médias. La question est surtout de savoir si, en tant que photographe, j’ai suffisamment de recul sur mon sujet et, à vrai dire, je n’y ai pas vraiment fait attention. Même si je lis très régulièrement les articles publiés par divers médias sur le sujet, j’essaye de ne pas prendre partie. Je fais mon boulot de photographe en essayant de montrer le plus justement possible ce qui se passe. Je ne pense pas détenir la vérité, chaque média délivre la sienne.

 Vous êtes d’une certaine manière en contact direct avec le mouvement, comment percevez-vous son évolution ?

 G.C. : Les chiffres parlent d’eux-même et décrivent assez bien l’évolution du mouvement. Il y avait environ 25 000 personnes à Carhaix en novembre 2013, les Etats généraux ont réuni environ 3500 personnes en mars 2014, enfin, le “Printemps des Bonnets rouges” qui était très attendu à la Préfecture de Morlaix et de Brest en juin 2014 n’a pas rassemblé plus de 300 participants. L’ambiance au départ était vraiment celle d’une révolution, d’un ras-le-bol généralisé réunissant jeunes, vieux, actifs, retraités, entrepreneurs, salariés, nationalistes, extrémistes, chômeurs, étudiants ou agriculteurs. Aujourd’hui, j’ai l’impression que le consensus a disparu, tout le monde se bat dans son coin, Gad par-ci, Tilly Sabco par-là (Ndlr : le mouvement est né au moment où une vague de licenciements a touché l’abattoir Gad à Lampaul-Guimiliau et ceux de Tilly-Sabco à Guerlesquin), nationalistes d’un côté, extrémistes de l’autre. La plupart des Bonnets rouges avec qui j’ai pu discuter s’emploient à dire que le mouvement est fini.

“J’ai couru entre les champs, le front et les fossés pour me protéger et protéger mon matériel de tous les projectiles utilisés par les belligérants. Un grand moment d’adrénaline, un grand souvenir.”

Quels sont votre meilleur et votre pire souvenir de reportage sur les Bonnets rouges ?

 G.C. : Le meilleur et le pire sont un seul et même souvenir : le pique-nique organisé sur la 4×4 voies sous le portique de Brec’h en février 2014. Je suis monté à l’arrière d’un camion qui allait se rendre sous le portique avec des Bonnets rouges vraiment remontés, cagoulés et prêts à en découdre avec les forces de l’ordre. Ils ne me connaissaient pas encore trop et, en tant que photographe, je n’étais pas vraiment le bienvenu, sans compter que je me demandais aussi jusqu’à quel point la situation pouvait dégénérer. Puis effectivement, il y a eu des affrontements pendant environ 4h durant lesquelles j’ai couru entre les champs, le “front” et les fossés pour me protéger et protéger mon matériel de tous les projectiles utilisés par les belligérants. Un grand moment d’adrénaline, un grand souvenir.

 Quelle est votre photo préférée ?

 G.C. : Quand on suit un mouvement depuis bientôt un an, cela représente un sacré paquet d’images ! Il y a eu beaucoup de moments forts mais je crois que parmi ceux qui me viennent immédiatement en tête, il y a l’image de Thierry Merret, président de la FDSEA (Ndlr, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) qui lance un regard qui en dit long au capitaine de gendarmerie lors des affrontements de Brec’h. Je trouve que c’est un très beau portrait, d’autant qu’il n’a pas hésité à aller au “front”, son visage est taché, il a un regard noir.

Thierry Merret face aux gendarmes. Citizenside/Gaël Cloaraec

Thierry Merret face aux gendarmes. Citizenside/Gaël Cloaraec

 Pouvez-vous nous raconter le contexte de la prise de vue ?

 G.C. : C’était pendant un moment de pause entre les belligérants. Thierry Merret et le capitaine de gendarmerie s’entrevoient pour discuter, je suis alors au 70/200 mm f/2.8 car un quart d’heure avant j’étais dans un fossé à faire des images de l’affrontement. Profitant de cette accalmie, je vais aux renseignements, pour savoir ce qui va se passer. Je réussis à passer le cordon de CRS pour rejoindre les protagonistes et à ce moment, je vois ce visage fermé, taché, au regard puissant.

Comme vous nous l’avez confié, le mouvement s’essouffle, comment voyez-vous l’évolution de votre reportage ? Envisagez-vous d’arrêter de suivre les Bonnets rouges ?

G.C. : Mon reportage évoluera en fonction de l’évolution du mouvement. Il est vrai que celui-ci prend une tournure qui me gêne (Ndlr, les liens avec l’extrême droite). J’essaye de montrer ce qui se passe le plus objectivement possible mais je ne pourrai pas continuer à suivre le mouvement s’il va à l’encontre de mes valeurs ou si je sens qu’il n’y a plus rien à raconter. J’ai d’autres projets qui me tiennent à coeur, je risque donc d’être aussi moins disponible.


Gaël Cloarec

Gaël Cloarec

Gaël Cloarec a débuté la photographie d’actualité en 2009 lors du passage de Mayotte au statut de département français. Habitant en Bretagne et travaillant à son compte dans le bâtiment, Gaël s’est focalisé sur les Bonnets rouges car le mouvement représente pour lui un sujet de reportage de proximité avec un fort aspect social.

 

 

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