Le parti d’Alexis Tsipras a remporté les élections législatives grecques avec 36,3 % des voix. Une nette avance sur les partis traditionnels auxquels la mouvance anti-austérité s’oppose, mettant fin à quatre décennies de bipartisme. Une victoire scrutée avec grand intérêt par de nombreux partis européens, à commencer par Podemos en Espagne, qui espère bien emboiter le pas à la nouvelle première force politique grecque.

Citizenside/Michael Debets

Alexis Tsipras célèbre sa victoire à Athènes le 25 janvier 2015. Citizenside/Michael Debets

Une nouvelle ère semble s’ouvrir en Grèce, et peut-être bien en Europe. Le parti Syriza, né en 2004 de la coalition de onze formations allant de l’extrême-gauche aux écologistes, est devenu en quelques années la première force politique en Grèce. Elle a réussi à supplanter les indétrônables conservateurs de Nouvelle Démocratie et socialistes du Pasok, qui depuis la fin de la dictature des colonels en 1974, n’ont eu de cesse de se succéder au pouvoir. Si le changement est amorcé en Grèce depuis les élections législatives de 2012 et l’effondrement du Pasok, d’autres pays européens ont vu leurs partis d’extrême-gauche gagner du terrain aux dernières élections européennes.

Eclaircie européenne

La victoire d’Ukip au Royaume-Uni et du Front national aux élections européennes de mai 2014 ont concentré tous les regards sur la poussée de la droite populiste, alors qu’à l’extrême opposé de l’échiquier politique, la gauche radicale effectuait, elle aussi, une percée. Si la progression est plus discrète à gauche, elle reste notable : le groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) qui comptait 34 membres dans la précédente législature réunit désormais 52 députés au Parlement européen. Cette percée reste cependant localisée à quelques pays et doit beaucoup à une poignée de partis : Syriza en Grèce, bien sûr, qui devient la première force politique du pays, Izquierda plural (coalition de partis d’extrême-gauche) et Podemos en Espagne, qui émerge alors sur la scène politique, la CDU (coalition des verts et des communistes) au Portugal, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) à Chypre ou encore Sinn Fein en Irlande. Leur point commun ? Ils ont tous été touchés très durement par les effets de la crise économique et les politiques d’austérité qui en ont découlé. A l’inverse, l’extrême-gauche est quasi inexistante dans un certain nombre d’Etats membres, comme en Hongrie, Bulgarie et Pologne.

 

Syriza, Podemos : même combat

Si la progression de la gauche radicale en Europe est bien réelle, elle doit beaucoup aux succès de Syriza et Podemos, né en 2014 du mouvement de protestation populaire Les Indignés. Son leader Pablo Iglesias, 38 ans, s’est montré très présent lors de la campagne de Syriza en Grèce. Lors du dernier meeting pré-électoral, il n’a d’ailleurs pas hésité à rejoindre son homologue grec. Le parti espagnol se sent pousser des ailes. Après un score honorable aux dernières élections européennes, il arrive en tête dans un bon nombre de sondages d’intentions de vote aux élections législatives qui se tiendront fin 2015. Jean Marcou, enseignant à Sciences Po Grenoble et spécialiste des systèmes politiques des pays du Sud de l’Europe, invite, cependant, à la plus grande prudence : “L’électorat est assez versatile en Europe, il n’y a qu’à observer la vitesse à laquelle évoluent les sondages d’opinion sur telle ou telle personnalité politique pour s’en convaincre“. De plus, les deux partis sont des formations aux parcours et aux structures fort différents. Si Syriza est une coalition de partis d’extrême-gauche, fière de son ancrage communiste, Podemos est lui né d’un mouvement populaire qui réfute le clivage traditionnel gauche-droite.

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Alexis Tsipras et Pablo Iglesias lors du dernier meeting de Syriza avant les élections législatives, le 22 janvier 2015 à Athènes. Citizenside/Michael Debets

Marc Lazar, sociologue, historien et spécialiste de l’extrême-gauche européenne, souligne leurs caractistiques communes : “Ils ont développé une même rhétorique basée sur l’opposition aux principaux partis politiques qu’ils rendent responsables des maux de leur pays, la critique du libéralisme, des politiques d’austérité, de la BCE, qu’ils souhaitent réformer, et de l’Allemagne, dont ils refusent l’hégémonie sur l’Union européenne”. Jusque-là rien de bien différent du discours d’opposition du reste de l’extrême-gauche européenne. Qu’est-ce-qui explique leur succès rapide ? Sans aucun doute la personnalité de leur leader, charismatique, capable de galvaniser les foules à coup de discours prononcés sans notes, ringardisant au passage les partis traditionnels. Tsipras tout comme Iglesias ont pris leur distance vis-à-vis des partis historiques de la gauche de la gauche et de leurs stratégies. Ils ne s’adressent plus à une “classe” selon les bonnes vieilles rhétoriques marxistes mais veulent englober. Ils entendent s’adresser au peuple, aux masses, qu’ils opposent à la caste dirigeante. “Tout leur discours est construit sur l’opposition entre peuple et classe dirigeante, bas et haut, masses et élites” explique Marc Lazar.

Dans son discours de victoire, Alexis Tsipras dédie sa victoire à ce même peuple en commençant son allocution par “Aujourd’hui le peuple grec a écrit l’histoire”. Un mot qu’il répétera plus d’une dizaine de fois en quelques minutes.

Même constat dans les différentes déclarations de Pablo Iglesias qui explique la stratégie de son parti en une anecdote dans une vidéo du 15 décembre 2014 : “Quand le mouvement des Indignés a commencé, des étudiants de mon département de sciences politiques se confrontaient pour la première fois de leur vie à des gens normaux. Ils étaient désespérés: ‘Ils ne comprennent rien ! On leur dit qu’ils font parti de la classe ouvrière et ils ne le savent pas’. J’ai envie de leur dire : ‘Ne voyez-vous pas que le problème c’est vous ?’”. Pour l’Espagnol, l’extrême-gauche, pour percer, doit se détacher de la théorie politique issue du marxisme et viser “l’identification à la majorité”. Et la majorité,  c’est le “peuple” dans sa globalité. Pour l’atteindre, la tentation de modérer le discours est forte. “On observe un certain nombre d’atténuation dans la rhétorique de Syriza. Le discours d’Alexis Tsipras s’est déjà beaucoup adouci, il est plus pragmatique” note Jean Marcou. Plus question de suspendre le remboursement de la dette, Alexis Tsipras prône désormais une renégociation avec les créanciers. Même constat pour Podemos, Pablo Iglesias ne parle plus de non-remboursement mais loue désormais un système de mutualisation des dettes à l’échelon européen.

En France, Jean-Luc Mélenchon atteint par l’insuccès du Front de gauche aux dernières élections européennes a les yeux rivés sur cette jeune gauche radicale européenne et mise désormais tout sur “l’ère du peuple“, du nom de son dernier livre. Une affiliation qu’il ne cesse de rappeler sur Twitter, en appelant à rompre avec le système de partis traditionnel.

 

 


 

Mais la France n’est pas l’Espagne, ni la Grèce, et n’a pas subi aussi sévèrement les effets de la crise économique que ses voisins du Sud.

Les partisans de Syriza célèbrent la victoire du parti aux élections législatives, le 25 janvier 2015 à Athènes

Les partisans de Syriza célèbrent la victoire du parti aux élections législatives, le 25 janvier 2015 à Athènes. Citizenside/Nicolas Koutsokostas

Trajectoires parallèles au Sud de l’Europe

La Grèce et l’Espagne bénéficient de trajectoires politiques comparables. Un élément qui peut servir d’explication à l’essor de la gauche radicale dans ces deux pays pour Jean Marcou : “La percée de l’extrême-gauche dans les pays du Sud de l’Europe est beaucoup liée à leur histoire politique récente. Après une longue période de dictature, ces deux pays ont connu une forte croissance économique dans les années 80 et 90. Au niveau politique, le bipartisme s’est imposé pendant plus de trente ans, avant d’être remis en question”, poursuit-il. En effet, après la dictature des colonels en Grèce en 1974 et le franquisme en Espagne en 1975, la vie politique se résume à l’alternance de deux partis : les conservateurs de la Nouvelle Démocratie et les socio-démocrates du Pasok en Grèce, l’Alliance populaire devenu Parti populaire et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en Espagne. La crise économique et les cures d’austérités imposées par la troïka (BCE, FMI et Union européenne) ont sévèrement affaibli la Grèce, l’Espagne, et dans une moindre mesure le Portugal et l’Irlande. Des “thérapies de choc” comme les nomme Marc Lazar qui n’ont rien à voir avec ce qu’ont subi les autres pays européens. Selon les dernières estimations de l’OCDE, le taux de chômage atteint 27,3% en Grèce et 25,3% en Espagne, quand il est de 10,2% en France.

 

Il n’est donc pas étonnant que les électeurs lassés des sacrifices se tournent vers des partis qui agitent en étendard la fin de l’austérité et la restructuration négociée de la dette publique. En Espagne, comme en Grèce, ils incarnent un nouvel espoir porteur de son lot de chimères. “Le risque pour les partis protestataires qui gouvernent est de perdre leur âme dans l’exercice du pouvoir” conclut Jean MarcouProchaine échéance pour l’extrême-gauche européenne ? Les élections législatives espagnoles à la fin de l’année 2015. En attendant pour que Podemos parviennent à s’imposer, Syriza devra réussir le passage à l’épreuve du pouvoir et concrétiser ses principales promesses de campagne.

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