A l’aune des élections départementales de fin mars, le Front national est crédité dans plusieurs études d’opinion de près de 30% des intentions de vote. Un score qui pourrait permettre à la formation de Marine Le Pen une nouvelle percée politique après la conquête d’une dizaine de mairies en 2014. Dans ce contexte, Vincent Jarousseau, contributeur sur Citizenside, s’est lancé dans un travail documentaire de longue haleine sur les extrêmes et le Front national. Le quadragénaire, passionné par le monde de la politique, se rend régulièrement dans les municipalités contrôlées par le parti d’extrême-droite – à Beaucaire et Hénin-Beaumont notamment – et dans les rassemblements du parti pour tenter de saisir la dimension intime qui se glisse dans les grands raouts politiques. Interview.

Comment en êtes-vous venu à suivre le Front national ?

Comme beaucoup de photographes amateurs, j’ai commencé les photos d’actualité en couvrant des manifestations à Paris, dont celle du 1er-Mai (rassemblement organisé tous les ans en hommage à Jeanne d’Arc, figure tutélaire du FN, NDLR). Sur place, j’ai été intrigué par la typologie du rassemblement, très populaire, très province. A partir de 2014, j’ai eu envie de gratter et je me suis lancé dans un travail photographique plus long. Travailler sur le FN c’est politiquement intéressant, il y a quelque chose à raconter, car c’est un peu le phénomène politique du moment. Je suis personnellement très intrigué par ce discours attrape-tout, par la répartition du parti et des idées sur le territoire. Ainsi, l’argumentaire du Front national n’a rien à voir que l’on se trouve dans le nord ou dans le sud de la France.

Est-il difficile de travailler au contact des militants frontistes ?

C’est plus facile aujourd’hui. Il arrive de se faire un peu insulter parfois, mais ça ne va pas très loin. Je me suis déjà fait engueulé pour avoir pris un militant en train de dormir par exemple, mais l’ambiance est très différente de ce que pouvait être un rassemblement du Front national il y a vingt ans. Ma démarche fait aussi que je passe du temps avec les gens, je leur parle, je ne fais pas que les prendre en photos. La suspicion du “journaliste gauchiste”, quand elle arrive, je la désamorce très vite, en étant clair : chacun ses opinions, je suis là pour bosser. Ca marche assez bien le franc parler. Et puis je travaille d’assez près, je ne fais pas de portraits volés au 200 mm, je recherche toujours un assentiment dans le regard des gens que je photographie.

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Marion Maréchal-Le Pen photographiée en marge du Congrès de Lyon, en novembre 2014. Citizenside/Vincent Jarousseau

Comment se passe un rassemblement type ?

Il n’est en général pas trop compliqué de se faire accréditer, même pour des photographes sans carte de presse. Sur les gros événements, type le Congrès de Lyon auquel j’ai assisté, les codes sont les mêmes que dans n’importe quel meeting ou réunion de grand parti. Le travail des photographes et des caméras est facilité, mais tout est fait pour que le rendu soit celui désiré par l’organisation. Dans le choix des emplacements réservés à la presse, dans le choix des lumières de la salle. Si bien que les photographes produisent souvent le même type de photos.

Du coup, c’est plus dans les couloirs que l’on va chercher à avoir des images décalées, qui sortent du cadre officiel. Par exemple, il y a cette photo de Marion Maréchal-Le Pen, au Congrès de Lyon dont je suis assez fier. Je suis dans l’ascenseur – juste avant j’ai pu avoir Marine Le Pen très décontractée – et Marion Maréchal arrive. Son assistant refuse la photo. Au moment de la sortie, j’ai un court créneau et j’arrive à capturer l’instant, elle sur son portable, le regard dans le vague. Cette photo dit quelque chose de différent sur ce personnage politique public.

C’est aussi pour ces raisons que je préfère les petites réunions politiques, dans des fédérations départementales. Il y a moins de photographes, peu de concurrence. A Taverny par exemple, j’ai couvert la fête du Beaujolais nouveau de la fédération du Val d’Oise. C’est une vieille fédération, plutôt golnischienne, mais j’ai pu très bien travailler, j’ai pu approcher Jean-Marie Le Pen de près. Dans ce genre de situation, il y a plus d’interactions et le rendu photo a des chances d’être meilleur.

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Jean-Marie Le Pen lors de la fête du Beaujolais nouveau organisé par la fédération FN du Val d’Oise, à Taverny. Citizenside/Vincent Jarousseau

Est-il important d’avoir de bonnes relations avec les hommes politiques au cœur de vos photos ?

Avec le temps, il y a quelques interactions qui se créent, comme je suis souvent à leur contact. Je commence par exemple à connaître Gaëtan Dussausaye, président du FNJ, si je le contacte, il me laissera entrer. Pareil avec Bruno Bilde ou Julien Sanchez, le maire de Beaucaire, ils voient très bien qui je suis. Après, il est important de savoir prendre de la distance, la proximité ça peut être piégeux pour un photographe, il y a une sorte de relation de séduction qui se met en place. La politique, c’est avant tout de la communication. Pour faire de bonnes images, il est nécessaire de sortir de ce rapport là. C’est pour ça que, personnellement, j’essaye d’aller chercher des choses un peu différentes. J’utilise des focales courtes, le rapport au sujet est différent et ça permet de faire un pas de côté, de creuser.

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