Il y a un an, presque jour pour jour, la Turquie bloquait l’accès à Twitter pendant huit jours. Le Premier ministre et sa garde rapprochée espéraient alors étouffer un vaste scandale de corruption. Cette habitude chère à Recep Tayyip Erdoğan, actuel président de la République, refait aujourd’hui surface. Hier, Twitter et Youtube ont été bloqués pendant plusieurs heures pour avoir hébergé une photo jugée polémique par le régime.

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Source : thedailystar.net

La justice turque a ordonné le blocage de 166 sites internet, le 6 avril, après la diffusion virale d’une photo de la prise d’otage meurtrière du procureur Mehmet Selim Kiraz à Istanbul. Le parquet d’Istanbul a déclaré que cette photo montrant le procureur aux mains d’un membre du groupuscule d’extrême-gauche DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple) constituait une “incitation à la haine”. Visant notamment les médias, le parquet a même assimilé sa diffusion à de la “propagande terroriste”.

Les réseaux sociaux au garde à vous… mais pas leurs utilisateurs

La demande de retrait de cette photo a été globalement respectée par les sites concernés. Facebook a immédiatement retiré les images et n’a donc pas subi de coupure. Twitter et Youtube ont mis plus de temps à répondre à l’injonction des autorités. Conséquence : impossible pour les internautes disposant d’une IP turque de s’y connecter.  Neuf heures plus tard, l’image polémique est finalement retirée des deux plateformes, rendues de nouveau accessibles aux Turcs.

Dès l’annonce du blocage, les internautes ont été particulièrement actifs. Le hashtag #TwitterisblockedinTurkey (Twitter est bloqué en Turquie) est massivement utilisé et hissé pour la deuxième fois de son histoire parmi les trending topics Twitter avec plus de 130 000 occurrences. Le journal turc anglophone Hürriyet Daily News avance un chiffre de trois millions de tweets émis depuis le pays pendant les deux premières heures du blocage.

Pour contourner l’interdiction, les “twittos” ont utilisé des services de VPN (Virtual Private Network en anglais). Cette technologie permet de créer une connexion sécurisée et cryptée entre un utilisateur les sites internet qu’il visite. Grâce à elle, les internautes sont en mesure de contourner la censure imposée par un pays. Cette solution s’impose comme outil indispensable dans les pays où les réseaux sociaux sont souvent visées.

“Les réseaux sociaux sont la pire menace pour la société”

En mars 2014 déjà, en pleine campagne électorale, certains réseaux sociaux sont bloqués pendant plusieurs jours après la diffusion d’enregistrements audios compromettant Recep Tayyip Erdoğan – alors encore Premier ministre – et sa garde rapprochée. Ces enregistrements font état d’un large réseau de corruption au sein du pouvoir en place et engendrent la traque des soutiens de l’imam Fethullah Gülen, opposant politique exilé aux Etats-Unis. Lors de cette grande vague de censure, le hashtag #TwitterisblockedinTurkey rencontre pour la première fois un succès mondial.

Une journaliste turque indépendante tweete le 21 mars 2014 : “Après l’avertissement du Premier ministre, Twitter est bloqué en Turquie. J’ai dû changer mon VPN pour tweeter #TwitterisblockedinTurkey”.

Internet est considéré comme un véritable danger par le gouvernement turc. “La menace, aujourd’hui, s’appelle Twitter. C’est là que se répandent les plus gros mensonges. Les réseaux sociaux sont la pire menace pour la sociétédéclarera même Recep Tayyip Erdoğan en 2013. Un an plus tard, le ton monte : “Nous allons supprimer Twitter. Je me moque de ce que pourra dire la communauté internationale.”

Malgré ces menaces, les internautes turcs n’ont jamais été aussi nombreux. Selon une étude de l’agence digitale internationale We are social, le nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux en Turquie a augmenté de 11% entre janvier 2014 et janvier 2015. Ces derniers doivent pourtant redoubler de vigilance. La loi – qui a permis le blocage de mars 2014 – autorise le directeur des télécommunications (TIB) à interrompre l’accès à un site internet sans l’aval de la justice. Un haut fonctionnaire loin d’être indépendant car nommé conjointement par le président de la République, le Premier ministre et le ministre des Transports et des Communications.

Aujourd’hui Recep Tayyip Erdoğan rêve d’un régime présidentiel qu’il pourrait obtenir à l’issue des élections législatives du 7 mai. Face à cet enjeu de taille, la pression politique sur les médias et l’opposition pourrait s’intensifier dans les semaines qui viennent… Et peut-être conduire à de nouveaux blocages.

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