Depuis plusieurs semaines, le Burundi s’embrase. Forces de l’ordre et manifestants, dénonçant un troisième mandat du président Pierre Nkurunziza, s’affrontent désormais quotidiennement aux abords de Bujumbura. Au moins 22 personnes ont déjà été tuées. Depuis le coup d’Etat avorté du général Godefroid Niyombaré, la situation est particulièrement confuse dans la capitale burundaise. L’armée, qui constituait au début un rempart entre policiers et manifestants est désormais divisée et plusieurs membres du gouvernement ont été limogés par le président, plus déterminé que jamais à démontrer qu’il détient, seul, les clés du pouvoir.

Citizenside/Joseph Ndayisenga

Citizenside/Joseph Ndayisenga

Joseph Ndayisenga, réalisateur burundais, et Pierre-Olivier Blanchard, Français expatrié à Bujumbura depuis cinq ans, tous deux photographes freelance et contributeurs réguliers de Citizenside, ont passé les dernières semaines à photographier et filmer les manifestants, qui chaque jour se rassemblent en masse dans plusieurs quartiers de la ville.

LES RÉSEAUX SOCIAUX CENSURÉS

Quelques jours après le début des protestations, le gouvernement a fermé la principale station de radio indépendante et bloqué l’accès aux applications Facebook, Twitter et Whatsapp, très utilisée au Burundi, sur les réseaux de téléphonie mobile 3G. Mais les manifestants ont rapidement trouvé des moyens pour contourner la censure. Alain Horutanga est bloggeur sur Yaga-blog, un collectif de 40 bloggeurs, qui propose des conseils pour contourner le blocage. Il explique : “Nous suggérons aux manifestants de télécharger des applis gratuites telles que Droid VPN ou Super VPN, qui permet de contourner la censure mise en place par un pays. Ils peuvent également utiliser des applications moins usitées comme Telegram, non touchée par cette mesure“.

Quelle est actuellement la situation à Bujumbura ?

Joseph Ndayisenga : Si les dernières manifestations sont restées pacifiques, la situation est plus que jamais confuse. Jusqu’à présent l’armée bénéficiait du soutien et de la sympathie de la population. Mais après la tentative de coup d’Etat et le limogeage du ministre de la Défense Pontien Gaciyubwenge, la situation a changé. On assiste désormais à des scènes surréalistes. A Musaga, des militaires ont commencé à tirer en l’air afin de disperser la foule, tandis que d’autres soldats leur faisaient face afin de protéger les manifestants.

Pierre-Olivier Blanchard : Le week-end a été plutôt calme, les mobilisations avaient cessé. Mais mardi, j’ai reçu un texto des Nations-Unies me conseillant d’éviter le centre-ville, sans plus de détails. Enormément de rumeurs circulent sur les réseaux sociaux, notamment Whatsapp. Certains parlent de mutinerie au sein de l’armée, d’autres d’alliances de militaires avec des rebelles.

Lors de vos reportages, quels rapports entretenez-vous avec les manifestants ?

J.N : J’ai la chance d’être connu en tant que réalisateur à Bujumbura. J’ai donc réussi à gagner rapidement la confiance des manifestants. Ils ne sont pas méfiants comme ils peuvent l’être vis-à-vis d’autres photographes. Ils craignent que certains soient des agents des services secrets, venus prendre des images dans le but de les surveiller. C’est notamment pour cette raison que quelques manifestants protestent le visage caché, camouflé sous des feuilles ou des masques.

 

Et avec les forces de l’ordre ?

J.N : La plupart du temps, la communication avec les policiers est bonne. Mais parfois, elle peut être un peu plus complexe. Sur le terrain, en tant que photographe, j’ai souvent l’impression de gêner le travail des policiers. Il y a quelques jours, alors que je courais derrière un policier sur le point de tirer, celui-ci s’est retourné vers moi et m’a mis en garde : si je prenais une photo de lui, il n’hésiterait pas à me tirer dessus. Un autre policier m’a également reproché d’encourager les manifestants à la violence.

P-O.B : C’est parfois un peu plus compliqué. Ils accusent régulièrement les photographes et journalistes d’entretenir l’animosité des protestataires.

Comment procédez-vous sur le terrain ? Comment vous tenez-vous au courant des lieux de rassemblement ?

J.N : Comme je suis photographe indépendant, j’ai pu obtenir un badge de journaliste, ce qui me facilite grandement l’accès aux manifestations auprès des policiers. Au tout début des protestations, je m’informais des lieux de rassemblement par les médias radios, qui couvraient en direct les événements. Mais plus aucune chaîne de radio, hormis la radio nationale, n’émet, depuis plusieurs jours. J’ai donc du m’adapter, gagner la confiance de plusieurs manifestants, qui m’indiquent quotidiennement où ils prévoient de se réunir, sur quelle route ils comptent ériger des barricades.

P-O.B : Les manifestations ont souvent lieu dans les mêmes quartiers : Nyakabiga, Cibitoke, Musaga, Bwiza… Elles commencent généralement vers 9-10 heures. Comme je ne maîtrise pas la langue du pays, je me rends toujours sur le terrain avec un ami burundais, qui maîtrise le Kirundi. Il connaît beaucoup de monde à Bujumbura et est donc alerté directement par les manifestants des points de ralliement. De manière générale, je me rends toujours dans les mêmes quartiers, là où les manifestants me connaissent.

Citizenside/Pierre-Olivier Blanchard et Egide Alex Barakamfitiye

Citizenside/Pierre-Olivier Blanchard et Egide Alex Barakamfitiye

Quelles sont les règles que vous vous imposez à vous-mêmes sur le terrain ?

J.N : J’essaie autant que possible de rester impartial. Quand de tels événements se produisent dans votre propre pays, il est très facile de prendre position. Il peut être tentant d’intervenir dans les faits, de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux camps. Lors de mes reportages, je suis régulièrement amené à côtoyer aussi bien des protestataires que des policiers. Je suis donc souvent au courant des actions qui se préparent dans les deux camps. Mais je préfère ne pas interférer.

P-O.B : Je n’en ai pas vraiment. Dès que je ne le sens pas, je me mets en retrait. Il y a quelques jours, mon ami Egide et moi-même nous sommes retrouvés entre les policiers et les barricades. Egide s’est approché pour prendre des photos au plus près des manifestants. La tension était telle que je sentais que ça pouvait rapidement dégénérer. Pour ma part, j’ai préféré rester à l’écart et réaliser des plans plus larges.

Près de 10 000 Burundais ont déjà fui le pays depuis le début des affrontements. Comment envisagez-vous la suite ?

J.N : Toute ma famille et beaucoup de mes amis ont déjà quitté le pays pour se réfugier au Rwanda, en Tanzanie et au Congo. Mais pour le moment, je n’envisage pas encore de les rejoindre. Et quitter Bujumbura n’est pas si simple.

P-O.B : Je n’ai pour le moment pas prévu de partir. Je suis censé quitter le Burundi fin juin, j’attendrai à priori cette date. J’habite avec plusieurs expatriés qui envisagent de quitter Bujumbura, mais qui n’y parviennent pas. Les compagnies aériennes annulent chaque jour de nombreux vols au départ de la capitale. Il est donc très compliqué de quitter la ville par avion.

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