Etre photographe accrédité au Festival de Cannes, c’est vivre douze jours ininterrompus de photocalls et de montées des marches, de coups de coude, de cohues et de batailles pour capter le regard des stars. Nos trois contributeurs sur place racontent l’événement vu de l’autre côté de l’objectif.

Comme tous les jours depuis le lancement de ce 68e Festival de Cannes, il est 9 heures du matin lorsque Roland Macri, Frédéric Dubart ou Gweltaz Eouzan, tous trois contributeurs de Citizenside accrédités pour l’événement, pénètrent dans le Palais des festivals pour rejoindre la salle de presse. Accréditations, programme du jour, préparation du matériel… Ils ne traînent pas. A peine une heure plus tard, c’est perchés sur une estrade qu’ils participent au premier des photocalls du jour, ces séances photo d’équipes de film. Une production hollywoodienne ? L’estrade est pleine à craquer, jusqu’à 150 photographes s’agitent en braquant leurs objectifs. Un film asiatique discret ? L’estrade est plus dépeuplée. A raison d’une quinzaine de minutes chacun, quatre ou cinq photocalls vont s’enchaîner jusqu’en milieu de journée. Ensuite, édition des photos, envoi, déjeuner sur le pouce et s’il reste un peu de temps, certains photographes s’éclipsent sur la Croisette à la recherche de starlettes, avant de revenir en fin d’après-midi. Ils enfilent alors à la hâte le smoking-noeud papillon de rigueur et prennent la direction des marches pour la montée du jour. Une heure trente plus tard, retour à la salle de presse pour le même rituel de l’édition et l’envoi des photos. Ce n’est que vers 1h du matin qu’ils peuvent enfin se reposer.

Citizenside / Roland Macri

Citizenside / Roland Macri

A Cannes, tout va donc très vite. Dans cette bataille à celui qui fera la meilleure photo, le placement – et donc l’emplacement – est une donnée primordiale. Sur leur estrade lors des photocalls, chaque photographe possède une place numérotée déterminée par les organisateurs. En théorie, seulement, car à en croire Roland Macri, un habitué du festival, rien n’est figé dans le marbre. “Je suis positionné en haut de l’estrade et même si j’ai un escabeau et trois bottins, j’arrive parfois à me déplacer jusqu’en bas en discutant, en sympathisant avec les autres, confie-t-il. En général, les plus jeunes, les nouveaux, n’osent pas et restent un peu en retrait. Avec de la bouteille, on découvre des astuces pour se trouver une meilleure place”.

“Sur un photocall, l’idéal est de réussir à bouger, reconnaît Frédéric Dubart, accrédité pour la première fois, mais fin connaisseur de Cannes tout de même. Car les acteurs ne sont pas

L'estrade du photocall, sur la Croisette. Citizenside / Roland Macri

L’estrade du photocall, sur la Croisette. Citizenside / Roland Macri

toujours très professionnels dans leur placement. On shoote en rafale.” Gweltaz Eouzan, lui aussi accrédité pour la première fois, n’a pas tardé à découvrir l’envers du décor. “Etant donné que je suis placé derrière, j’ai compris dès le premier jour que je devais m’acheter un escabeau ! raconte-t-il. Le soir-même, j’ai foncé dans un magasin de bricolage”. Certains photographes masculins enfileraient même des chaussures à talon pour gagner quelques centimètres de plus.

La folie de la montée des marches

Les photographes de Cannes, photographes de stars, forment une espèce à part. Si l’ambiance semble bonne entre eux, une fois sur l’estrade ou au bord du tapis rouge, ils se transforment en chasseurs. Les moins timides ou les plus expérimentés “gueulent”, appellent les stars, attirent l’attention par tous les moyens. Et à ce jeu, une montée des marches est un summum. “Sur le tapis rouge, les célébrités ne posent pas forcément, il y en a qui passent sans s’arrêter ou presque, raconte Roland Macri. Cela donne des photos complètement différentes, mais c’est beaucoup plus excitant. C’est là qu’il y a des images à faire : une robe qui se soulève, une attitude… On peut tous sortir avec des images uniques, c’est cela qu’on aime”. Engoncé dans un smoking impeccable, il faut guetter les stars et les situations qui sortent de l’ordinaire tout en évitant le coude du voisin, l’oeil toujours rivé dans l’objectif. “Tout va très, très vite, admet Gweltaz Eouzan. J’essaye de profiter de ceux qui gueulent, car ce que l’on cherche, c’est capter un regard.”

Citizenside / Roland Macri

Citizenside / Roland Macri

“Quand il faut shooter, c’est sûr que c’est un peu chacun pour soi, mais tout le monde le sait : ce sont les règles du jeu, estime Roland Macri. Il faut trouver l’équilibre entre rester dans son monde et observer un minimum ce que font les collègues, ceux qui crient, qui s’agitent. Il faut le prendre en compte pour ne pas rater un bon moment. Je crie moi aussi, même si je suis d’un tempérament plutôt réservé.” Le temps file à toute allure au bord des marches.  “Il n’y a aucun répit, confirme Frédéric Dubart. Je peux prendre jusqu’à 1 500 photos par montée”. Vider sa carte mémoire et charger ses batteries avant de partir est un réflexe indispensable.

Les Français, mauvais “clients” ?

On en vient à se demander si les photographes accrédités à Cannes ont encore le temps de s’émerveiller. Une fois encore, tout est question d’expérience. “Avec le temps, c’est devenu du travail, reconnaît Roland Macri. Pourtant, au tout début, j’étais émerveillé en croisant toutes ces stars. Je me souviens de Madonna ou de Stalone dans les années 1990. Quand on les voyait débarquer, c’était dingue, ils provoquaient de véritables émeutes !”

Certaines célébrités ont toujours été plus prisées que d’autres par les photographes.  “On éprouve davantage de plaisir avec certains, c’est sûr. Natalie Portman, par exemple, au-delà de l’effet provoqué par sa robe transparente en début de festival, dégage une classe, une prestance incroyable”, raconte Frédéric Dubart. Face à la meute de photographes, les Français seraient en revanche les plus difficiles. “Dans leur ensemble, ils ne sont pas très agréables, non. Vincent Cassel, par exemple, a refusé de poser tout seul”. Roland Macri confirme : “On travaille beaucoup mieux avec les Américains. Même Sean Penn, qui n’aime pas trop ça, joue le jeu et on finit toujours par avoir une bonne photo. Mais les Français… On a presque l’impression de les déranger. Poser, ce n’est pas leur truc, à l’exception de quelques uns, comme Isabelle Huppert”. Même son de cloche chez Gweltaz Eouzan : “D’un côté, on a une Michelle Rodriguez qui, à peine arrivée, accourt vers son public. Et de l’autre, un Pierre Niney, pour citer un exemple, qui file sans s’arrêter, comme s’il était pressé”.

Pour les quelques 300 photographes accrédités, le Festival de Cannes ressemble donc à une interminable course contre la montre. Et s’ils n’ont guère le temps de parler cinéma ou de profiter des festivités nocturnes, tous semblent portés par une même passion.  “Se retrouver ici, c’est énorme, confie Gweltaz Eouzan avant de filer sur un énième photocall. Je ne pensais pas que ça m’arriverait un jour. C’est une expérience exceptionnelle”.

 

Pour aller plus loin :

– Retrouvez sur Citizenside toutes les photos de Roland Macri, Frédéric Dubart et Gweltaz Eouzan.

– Notre dossier en images sur le Festival de Cannes 2015

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