Au Mexique, des anonymes s’activent sur le web pour faire ce que de plus en plus de journalistes n’osent plus : dénoncer les crimes des cartels de la drogue et la corruption des autorités. Mais cet activisme digital n’est pas sans danger, comme l’illustre le cas de Valor Por Tamaulipas, l’un des principaux groupes d’alerte citoyen lancés sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran du compte Facebook de Valor Por Tamaulipas

Capture d’écran du compte Facebook de Valor Por Tamaulipas

Il ne fait pas bon informer au Mexique, où les assassinats de journalistes se poursuivent à un rythme inquiétant. Dernier exemple en date, le meurtre début mai, dans l’Etat de Veracruz, du journaliste radio Armando Saldaña. Fin mars, l’ONG mexicaine de défense de la liberté d’expression Article 19 révélait que dix journalistes avaient été assassinés et quatre autres portés disparus depuis décembre 2012 et l’arrivée au pouvoir du président Enrique Peña Nieto. Plus largement, entre 2000 et 2014, ce sont 82 journalistes qui ont perdu la vie. Rien qu’en 2014, Article 19 a recensé 326 agressions contre la presse, des chiffres qui placent le Mexique sur le podium des pays où exercer le métier de journaliste est le plus risqué. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, les cartels de la drogue sont loin d’être les uniques responsables. L’ONG est formelle : 48 % des actes anti-journalistes ont été commis par des fonctionnaires fédéraux ou régionaux. La situation, résultant de complexes rapports de corruption politique ou policière sur fond de narcotrafic, a fini par faire taire bon nombre de médias.

Informer et dénoncer

Face à la réticence grandissante des journalistes à enquêter sur des sujets à risques et à la peur teintée d’exaspération des populations cohabitant avec la violence, de nombreux citoyens anonymes ont décidé de réagir sur internet. Ces initiatives trouvent aujourd’hui un large écho sur les réseaux sociaux, rien d’étonnant dans un pays jeune, dynamique et connecté. Comme le révèle le dernier rapport de We Are Social, le pays apparait dans le top 5 des populations utilisant le plus l’internet mobile et occupe la troisième place pour le temps passé sur les réseaux sociaux.

Parmi ces ripostes citoyennes nées sur le web, Valor Por Tamaulipas (Courage pour le Tamaulipas, du nom de cet Etat du nord du Mexique) fait figure de modèle avec ses 138 000 followers sur Twitter et plus de 500 000 likes sur sa page Facebook – bien que celle-ci ait été supprimée en début d’année pour violation du règlement – avant de renaître ici. Valor Por Tamaulipas s’est même vu nominé cette année aux Freedom of Expression Awards, dans la catégorie “activisme digital”.

L’objectif de ces activistes digitaux anonymes consiste à relayer ce qu’ils nomment les situations de risque – situaciones de riesgo – expression qui a donné le hashtag #SDR. Meurtres, fusillades, disparitions, dénonciation de narcotrafiquants ou d’individus corrompus : rien n’est passé sous silence. Des photos de personnes disparues, comme de délinquants supposés, sont diffusées pour être partagées, sans le moindre égard envers la présomption d’innocence. A contexte de violence extrême, réactions extrêmes.

 

“#SDRLaredo Les délinquants en ce moment à #Nuevoalaredo sauf le commandant Comino (mort vendredi dernier”

L’histoire de Valor Por Tamaulipas (VxT) illustre à sa manière le cycle de violence dans lequel le Mexique s’embourbe depuis plus de dix ans. Frontalier des Etats-Unis et baigné par les eaux du Golfe du Mexique, le Tamaulipas n’est pas l’Etat le plus connu du pays, mais certainement l’un des plus dangereux. Sur ces terres opèrent le cartel du Golfe et Los Zetas, deux groupes criminels autrefois unis, aujourd’hui concurrents, connus pour leur cruauté. Pour tenter de faire entendre la voix des citoyens au milieu du déchaînement de violence, VxT est créé en 2012. Pour des raisons de sécurité évidente, son ou ses administrateurs avancent masqués. L’anonymat est ici une question de survie. “Sorti du Tamaulipas, personne, ni même les médias, ne semblait se rendre compte de la peur qui régnait ici, raconte l’anonyme aujourd’hui à la tête de ces groupes. J’ai eu l’idée d’ouvrir ces comptes pour exposer la situation et aider les habitants à mieux y faire face”. Très vite, les followers affluent, puis d’autres comptes satellites sont lancés autour de Valor Por Tamaulipas, comme Responsabilidad por Tamaulipas (Responsabilité pour le Tamaulipas), Fortaleza por Tamaulipas (Force pour le Tamaulipas) ou encore Valor por la Huasteca (Courage pour la Huasteca, du nom de cette région partagée entre les Etats du Tamaulipas et de Veracruz).

La mort d’une informatrice tweetée sur son propre compte

L’objectif principal est de faire connaître les situations de risque et informer en temps réel des conditions d’insécurité dans des zones aussi bien urbaines que rurales, quels que soient les groupes criminels impliqués ou la taille de la population, détaille l’administrateur. J’ai opéré plusieurs changements dans mon approche. Au départ, je croyais que diffuser des avertissements suffirait. Ensuite, j’ai estimé nécessaire d’exposer les délinquants, mais lorsque ces derniers ont commencé à envoyer des vidéos et des menaces à certains followers, j’ai fait marche-arrière et modifié la façon de m’adresser à mes abonnés pour éviter de les mettre davantage en danger”.

“#RioBravo La situation ne va pas mieux dans le quartier quand on retrouve des véhicules brûlés au petit matin #SDRrioBravo”

De manière assez prévisible, ces actes de dénonciation publique sont vus comme autant de déclarations de guerre par les cartels de la drogue. Dans l’Etat voisin du Nuevo Laredo, en septembre 2011, une informatrice du site d’alerte citoyenne Nuevo Laredo En Vivo est retrouvée décapitée après avoir été traquée par des membres d’un cartel, comme le relatait alors le Los Angeles Times. Valor Por Tamaulipas ne fait pas exception et devient lui aussi rapidement la bête noire du crime organisé. En février 2013, un flyer circule dans l’Etat. Les narcotrafiquants  offrent une récompense de 600 000 pesos (environ 47 000 US$ à l’époque) à quiconque fournirait des informations sur l’identité des responsables du compte VxT et de leurs proches. Une menace sans ambiguïté envoyée à ces gens “qui croient être des héros”, selon les termes employés sur le flyer :

Le flyer diffusé par un cartel en février 2013. "600 000 pesos. Pour celui qui apportera des informations exactes sur le responsable de la page Valor Por Tamaulipas ou de ses proches, parents, frères et soeurs, enfants ou épouse. En échange de cette liberté d'expression, du bon argent pour fermer la gueule des salopards comme ces enculés que croient être des héros. Evitez de faire des conneries, profitez de la vie aux côtés de vos proches. L'information restera confidentielles avec la certitude que l'argent, si l'information est correcte, sera livré (...)."

Le flyer diffusé par un cartel en février 2013.“600 000 pesos à qui fournira des informations exactes sur le responsable de la page Valor Por Tamaulipas ou sur ses proches, parents, frères et soeurs, enfants ou épouse. En échange de cet acte de libre expression, de l’argent sonnant et trébuchant pour que ces salopards qui croient être des héros ferment leur gueule. Ne faites pas de conneries, profitez de la vie aux côtés de vos proches. L’information restera confidentielle avec la certitude que, si l’information est correcte, l’argent sera livré (…).”

L’année suivante, en octobre 2014, une contributrice régulière et administratrice du compte satellite Responsabilidad por Tamaulipas, connue sous le pseudonyme de Felina et @Miut3 sur Twitter, finit par être démasquée par les narcos. Le 16 octobre, un tweet est posté sur son compte : «Mon vrai nom est María del Rosario Fuentes Rubio. Je suis médecin. Aujourd’hui, ma vie prend fin.» Dans le tweet d’après est jointe une photo de son cadavre, puis suivent des menaces à tous les followers et informateurs de Valor Por Tamaulipas. Si le meurtre de Felina a ébranlé la communauté, celle-ci a tenu bon.

“Je pars du principe que je suis déjà mort”

Difficile de connaître néanmoins les effets positifs de telles initiatives dans la vie quotidienne des Mexicains. Dans le Tamaulipas, on peut en citer une. En mai 2014, sous la pression des habitants, le Secrétariat de la sécurité publique, la direction de la police de l’Etat du Tamaulipas, ouvre un compte Twitter d’alerte de situations de risque directement inspiré de VxT. Rien de révolutionnaire pour autant à voir de plus près l’activité limitée du compte et sachant que les narcotrafiquants arrosent de nombreux officiers de police et responsables politiques locaux de dollars. “La réalité est que nous continuons à vivre sous la coupe du crime organisé”, déplore, fataliste, l’administrateur de Valor Por Tamaulipas. “La peur que j’éprouve n’est pas pour moi. Comme je l’ai expliqué par le passé, je pars du principe que je suis déjà mort. Tout ce que je fais dès lors n’est que du bonus, du temps précieux en plus.”

Dans son rapport à l’information, le Mexique semble souffrir d’une étrange schizophrénie. D’un côté, la terreur des cartels et la puissance de la corruption font taire les voix officielles et les journalistes, même les plus courageux. De l’autre, des réseaux sociaux en pleine ébullition, où tout se sait, tout se partage. Une information à double-vitesse qui fait dire à Miguel Trancozo, ancien journaliste pour le quotidien Reforma et aujourd’hui chargé de communication sur le site de pétition citoyenne Change.org, que “le meilleur qui ait pu arriver à la vie démocratique, au système judiciaire et au journalisme au Mexique ces dix dernières années a été l’apparition de caméras sur les téléphones portables. Du policier municipal qui abuse de son pouvoir et frappe un jeune homme jusqu’à l’ancien membre de la Commission nationale de l’eau (Conagua), David Korenfeld, contraint de démissionner après avoir été récemment filmé par l’un de ses voisins en train d’utiliser l’hélicoptère de la Conagua pour transporter sa famille à l’aéroport, la technologie a transformé la manière de dénoncer. Elle a rapproché le citoyen des cercles de pouvoir qui agissaient jusque-là en totale impunité”.

C’est d’ailleurs dans ce contexte, le 10 mars 2015, qu’a vu le jour la plateforme MéxicoLeaks, un site sur lequel les citoyens peuvent partager des documents compromettants de façon anonyme. Cinq jours après son lancement, Carmen Aristegui, journaliste et animatrice de Noticias MVS, l’émission matinale la plus écoutée au Mexique, était licenciée pour avoir annoncé publiquement sa participation à la plateforme. La réaction des citoyens et des internautes a été immédiate, avec la création d’une pétition sur Change.org ayant récolté plus de 220 000 signatures. Si l’impunité règne toujours au Mexique, les citoyens savent désormais se faire entendre.

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