En ce 26e anniversaire du massacre de la place Tiananmen, difficile pour les internautes chinois de commémorer l’événement sur Sina Weibo. Créé en 2009, ce site surnommé le Twitter chinois a permis le développement d’un embryon de société civile. Mais au fil des ans, le pouvoir a resserré l’étau de la censure pour y réduire au silence les voix qui dérangent.

En 2013, des internautes ont détourné la célèbre photo du “Tank Man” pour évoquer le massacre de la place Tiananmen / Capture Weibo

Le 4 juin est l’un des jours de l’année où les policiers du web ont le plus de travail en Chine. Leur objectif au cours de cette journée pas comme les autres : censurer toute référence au mouvement étudiant et à la répression du Printemps de Pékin, le 4 juin 1989. Un épisode sanglant que le régime de Pékin aimerait voir sombrer dans l’oubli. Ainsi, les expressions “4 juin”, “6-4”, “mouvement étudiant” ou encore “blessure de l’Histoire” sont bloqués sur le réseau social Sina Weibo. Une recherche avec ces termes sur la plateforme affiche en effet un message indiquant que les résultats ne peuvent pas être affichés conformément à la loi en vigueur.

Ce système de censure par mot-clef est l’un des dispositif mis en place par la Chine pour bâillonner les réseaux sociaux et notamment Sina Weibo. Lancée en 2009, cette plateforme de microblogging a rapidement été adoptée par les internautes chinois privés de sites tels que Twitter ou Facebook, bloqués par le gouvernement. A son apogée, le site comptait ainsi 600 millions de comptes. « J’ai ouvert un compte en 2010 et je m’en sers principalement pour suivre l’actualité chinoise », explique notre contributeur Chi Yongxin qui se trouve actuellement en Egypte. « C’est même ma principale source d’informations parce que sur certains sujets, je ne fais pas confiance aux sources officielles ».

Weibo, un instrument de contre-pouvoir

Le site de l’accident ferroviaire de Wenzhou, le 24 juillet 2011, au lendemain de la catastrophe / Photo Weibo

L’émergence de Weibo a en effet contribué à briser le monopole des médias d’Etat sur l’opinion publique. En juillet 2011 par exemple, c’est sur Weibo que les Chinois avaient dénoncé la corruption et le non-respect des règles de sécurité après un accident ferroviaire qui avait fait 40 morts à Wenzhou, dans le sud-est du pays. Même des journalistes qui n’avaient pas pu exprimer ouvertement leur opinion dans les médias s’étaient joints à ce flot de critiques sur Internet, poussant les autorités à plus de transparence alors qu’elles avaient d’abord tenté de minimiser le drame.

Dans le même temps, militants et activistes de tous bords se sont saisis de cet outil pour relayer leurs messages et leurs revendications, faisant de Weibo un outil de contre-pouvoir au service d’une société civile en gestation. En août 2011, à la suite d’appels à manifester lancés sur le site, des milliers d’habitants de la ville de Dalian (nord-est) étaient descendus dans les rues pour protester contre la présence d’une usine polluante dans leur ville. Avec succès puisque leur mobilisation avait forcé les autorités à fermer l’usine controversée.

Des mot-clefs sensibles systématiquement bloqués

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“Conformément à la loi et à la réglementation en vigueur, les résultats de la requête “Liu Xiaobo ne peuvent pas être affichés” / Capture Weibo

Quels sont les contenus censurés sur Weibo ?

En vue de sa cotation à Wall Street en 2014, la société Sina Weibo explique dans un document destiné aux investisseurs que “le contrôle et la censure des informations diffusées sur l’Internet en Chine peuvent affecter nos activités”. Elle y dévoile notamment être amenée à supprimer tout contenu pouvant :

– compromettre la sécurité nationale, divulguer des secrets d’Etat, subvertir le pouvoir de l’Etat,

– porter atteinte à la dignité de l’Etat,

– inciter à la haine ethnique,

– ébranler la politique religieuse de la Chine,

– disséminer des rumeurs ou perturber l’ordre social,

– disséminer des obscénités ou de la pornographie, encourager les jeux d’argent, la violence, le meurtre ou inciter au crime,

– insulter ou diffamer un tiers

Ces catégories sont définies de manière assez large pour justifier la suppression de tout message jugé politiquement incorrect.

Conscient de l’influence que peut avoir cet outil, le pouvoir pousse Sina Weibo à faire le ménage sur sa plateforme. La compagnie emploie ainsi une armée de modérateurs pour surveiller, en temps réel, les contenus qui y sont envoyés et supprimer ceux qu’ils jugent inappropriés. Selon l’actualité du moment, les censeurs de Weibo disposent également d’une liste de mots-clefs sensibles qui est actualisée en fonction des événements. Des recherches effectuées par le site China Digital Times montrent que figurent dans cette liste des termes tels que “pénis”, “démembrer un corps”, mais aussi “droits de l’homme” et “Liu Xiaobo”, du nom du Prix Nobel de la Paix emprisonné depuis 2011.

« Généralement, quand vous intégrez un terme sensible à un message, vous ne pourrez pas l’envoyer », constate Jason Q. Ng, chercheur au Citizen Lab de l’Université de Toronto et auteur d’un livre intitulé « Blocked on Weibo ». « Parfois, vous pourrez l’envoyer mais il ne s’affichera qu’après quelques heures, voire le lendemain, parce qu’il aura fallu attendre que quelqu’un le lise et le valide manuellement. Il arrive aussi que le message soit envoyé et vous aurez l’impression qu’il est publié alors qu’en fait, il est invisible au reste du monde.»

Un jeu du chat et de la souris entre les internautes et les censeurs

Face à ce système de censure particulièrement sophistiqué, les weibonautes ont recours à plusieurs techniques pour passer entre les mailles du filet. Certains activistes publient leurs messages sur plusieurs comptes différents pour essayer de brouiller les pistes. Mais d’après Jason Q. Ng, « la méthode la plus courante consiste à utiliser des synonymes ou des noms de code pour évoquer un sujet sensible. Et pour les choisir, les internautes savent faire preuve de taquinerie et de créativité ».

Pour parler de la répression du 4 juin 1989 par exemple, certains préfèrent utiliser la date du “35 mai”. De même, pour évoquer la censure, les Chinois disent qu’un message a été « harmonisé », un pied-de-nez au slogan de l’ancien président Hu Jintao qui prônait une « société harmonieuse ». Et quand le mot« harmonie » a été ajouté à son tour à la liste de mots-clefs sensibles sur Internet, il a été remplacé par le terme « rivière de crabe » qui se prononce de la même façon (he xie). C’est ainsi que la figure du crabe est devenu un symbole utilisé pour se moquer de la censure chinoise.

Le crabe de rivière, symbole de l’appareil de censure chinoise / Image Chinadigitaltimes.net

Un climat qui favorise l’autocensure

Le système de blocage par mots clefs ayant montré ses limites, d’autres stratégies ont été mises en place pour pousser les utilisateurs à l’autocensure. En 2013, après avoir tenté d’instaurer un système obligeant les internautes à s’inscrire sur Weibo en utilisant leur vrai nom, la justice a dévoilé une série de mesures visant officiellement à lutter contre la propagation de « fausses informations » sur Internet. Une campagne lancée après l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping au terme d’une transition politique mouvementée et propice à la prolifération de rumeurs en tous genres. Désormais, lLes internautes risquent trois ans de prison s’ils mettent en ligne des informations erronées qui ont été reprises plus de 500 fois sur les réseaux sociaux. Un arsenal juridique qui vise essentiellement à mettre au pas les personnalités les plus influentes sur les réseaux sociaux.

Qu’ils soient hommes d’affaires ou intellectuels, les stars de Weibo font en effet l’objet d’une attention toute particulière. Certains utilisateurs « Grands V », baptisés ainsi car ils possèdent un compte vérifié, ont même eu maille à partir avec la police. C’est le cas de Charles Xue, un millionnaire sino-américain interpellé en septembre 2013, officiellement pour des actes de prostitution. Connu pour ses commentaires politiques sur Weibo, où il comptait plus de 12 millions d’abonnés, cet investisseur qui ne gardait pas sa langue dans sa poche était alors apparu menotté à la télévision officielle pour présenter ses excuses, en déclarant que son statut de « Grand V » lui était monté à la tête et que la liberté d’expression ne pouvait pas « outrepasser la loi ». Depuis ces aveux télévisés, les leaders d’opinion se font beaucoup plus discrets sur Weibo et évitent désormais les sujets qui fâchent par crainte de subir le même sort.

Dernier exemple en date : l’affaire Pu Zhiqiang, un avocat arrêté l’an dernier peu avant les commémorations de la répression de Tiananmen. Réputé pour son engagement en faveur des droits de l’homme, il risque aujourd’hui huit ans de prison après avoir été inculpé, le 15 mai dernier, pour « incitation à la haine ethnique » et « provocation de trouble à l’ordre public». En cause : ses prises de positions critiques envers le pouvoir sur le réseau social Sina Weibo. Dans l’un des 28 messages retenus comme preuves dans le dossier, il remettait ainsi en question la politique menée par Pékin envers les Ouïgours, une minorité turcophone de la province du Xinjiang, dans l’ouest du pays.

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L’avocat Pu Zhiqiang à Pékin en 2013 / Photo VOA

Weibo en perte de vitesse face à WeChat

Voir ses utilisateurs vedettes passer derrière les barreaux ne fait pas une bonne publicité pour Sina Weibo. Contrainte de se plier aux directives du gouvernement mais également soucieuse de ménager sa communauté, la compagnie se retrouve dans une position délicate. D’autant plus que le nombre de weibonautes actifs a diminué pour la première fois en 2013. Une chute qui coïncide avec la campagne anti-rumeurs menée par les autorités chinoises et la montée en puissance de WeChat, un service lancé en 2011 par la compagnie Tencent. Cette application pour smartphone, surnommée le « WhatsApp chinois », revendique aujourd’hui près de 550 millions d’utilisateurs actifs en Chine.

Proposant à la fois des fonctions de messagerie instantanée et de réseau social, WeChat offre davantage de confidentialité puisque les contenus n’y sont partagés qu’auprès d’un cercle restreint de contacts, et non visibles aux yeux de tous comme sur Weibo. S’il existe des comptes publics, les utilisateurs peuvent aussi y créer des salons privés permettant une plus grande liberté de ton. « Le basculement progressif vers WeChat est intéressant pour le paysage des réseaux sociaux chinois », analyse Jason Q. Ng. « Weibo offrait un espace où tout le monde pouvait discuter d’un sujet au niveau national, mais les débats auxquels on avait l’habitude d’assister sur la plateforme ne s’y déroulent plus et il est difficile de savoir si WeChat saura prendre le relais. »

Mais l’application que les Chinois appellent « Weixin » n’est pas épargnée par la censure, loin de là. « Il arrive que les salons privés soient fermés et que des messages partagés avec ses contacts soient supprimés », témoigne Allen (pseudonyme), un internaute chinois originaire de la province du Hubei (centre). « Il s’agit par exemple de posts relayant un article de la presse étrangère sur la Chine ou parlant de manifestations comme celles d’Occupy Central à Hong Kong (en 2014). » Pire, certains activistes craignent que les services secrets n’utilisent l’application pour accéder aux données stockées sur leur téléphone portable. Une surveillance à laquelle seraient également exposés les quelque 100 millions d’utilisateurs que WeChat compte à l’étranger.

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