Le lancement début 2016 de la version grand public du casque Oculus Rift devrait propulser la réalité virtuelle au rang de nouveau phénomène de masse. Mais si le jeu vidéo, la fiction et le divertissement en général se retrouvent en pôle position pour exploiter l’expérience immersive, plusieurs journalistes et médias tentent déjà de se l’approprier. Et ce que nous avons entrevu est plutôt convaincant.

Une participante au salon internationale Futur en Seine expérimente le casque de réalité virtuelle Oculus Rift, le 13 juin 2015, à Paris. Citizenside / Michel Stoupak

Une participante au salon international “Futur en Seine” expérimente le casque de réalité virtuelle Oculus Rift, le 13 juin 2015, à Paris. Citizenside / Michel Stoupak

La première fois que vous revêtez un casque de réalité virtuelle et les écouteurs qui vont avec, préparez-vous à être surpris. C’est une plongée sensorielle qui vous coupera du reste du monde au point d’en perdre vos repères spatiaux et de ne plus vous en soucier. Une “expérience immersive” qui n’a pas volé son nom. Des allées d’un campement rom de Ris-Orangis à un village dévasté de Syrie, en passant par un ring de boxe thaï ou une caserne de pompiers de région parisienne, les premiers reportages en réalité virtuelle réalisés par le jeune studio français Okio Report laissent présager toute la force et le potentiel du procédé appliqué au champ journalistique. Le bras “médias” de l’agence de création de vidéos immersives à 360° Okio, créée par FatCat Films, a vu le jour en septembre dernier, à Paris. Aux manettes, on retrouve le journaliste Raphaël Beaugrand, qui a notamment travaillé en 2011 aux côtés de Danfung Dennis, l’un des pionniers de la 3D immersive avec sa société Condition One. Aujourd’hui en négociation pour fournir du contenu à plusieurs médias nationaux, le studio parisien est en ébullition et a pour ambition de “devenir un média à part entière”.

Un avant-goût de reportages en réalité virtuelle avec le trailer réalisé par Okio Report (à visionner sur Google Chrome) :

Si Okio Report fait office de pionnier dans l’Hexagone, les expériences immersives à caractère informatif tendent à se multiplier un peu partout dans le monde.

2016, le tournant

Rachetée par Facebook en mars 2014, la société Oculus VR est à l’origine de la création du casque de réalité virtuelle Oculus Rift, dont la sortie commerciale grand public a été annoncée pour début 2016. L’usage sera d’abord orienté vers le jeu vidéo. Oculus VR proposera un produit “tout-en-un”, comprenant l’ordinateur pour le faire fonctionner, pour un prix d’ensemble qui pourrait avoisiner les 1 500 dollars. Le casque seul, réservé aux développeurs, coûte aujourd’hui un peu plus de 300 euros.

Les concurrents. On peut citer Morpheus, Gear VR, l’HoloLens de Microsoft ou encore le Google Cardboard, un casque en carton à monter soi-même et vendu environ 10 euros. Il suffit d’y insérer son smartphone et le tour est joué (voir aussi plus bas). Sans surprise, l’innovation bat son plein dans le secteur. A titre d’exemple, FOVE (article en anglais), présenté sur Kickstarter, est un casque de réalité virtuelle de conception japonaise contrôlé par les mouvements oculaires.

Dans ce domaine, difficile de passer à côté du nom de l’artiste numérique et réalisateur Chris Milk, l’un des néo-papes de la VR (virtual reality). Créateur de l’application VRSE, l’Américain est à l’origine d’un reportage d’immersion tourné à New York en décembre dernier, au cours des manifestations ayant suivi la mort d’Eric Garner, tué par un policier. Séduits par le projet, Vice et son réalisateur Spike Jonze se sont associés à lui. Milk ne s’est pas arrêté là et a co-réalisé, pour le New York Times cette fois, “Walking New York”, un reportage autour de l’artiste JR, puis “Clouds Over Sidra”, un documentaire tourné pour l’ONU dans un camp de réfugiés syriens en Jordanie et disponible, comme à chaque fois, sur son app VRSE.

La Syrie ou le Népal à 360°

Chris Milk n’est pas le seul à miser sur la réalité virtuelle. Dès 2009, la journaliste Nonny De LaPeña plongeait déjà le spectateur dans la peau d’un détenu de la prison américaine de Guantanamo, puis trois ans plus tard dans le Los Angeles méconnu de la précarité. L’an passé, avec “Project Syria”, l’auteure récidivait avec une immersion dans la ville syrienne d’Alep. Les événements spectaculaires semblent les plus propices à l’usage de la réalité virtuelle. Le séisme au Népal n’a pas fait exception et le site d’information RYOT a divulgué fin mai The Nepal Quake Project, un reportage tourné en 360° immersive dans les décombres de Katmandou.

Plus près de nous, le journaliste franco-tunisien Karim Ben Khelifa s’est également illustré cette année en présentant son documentaire “The Enemy” au festival Tribeca, à New York. Le reporter est allé plus loin encore dans la nouveauté en confrontant le public à deux soldats – l’un israélien, l’autre combattant du Hamas –, recréés en hologrammes. Comme le rapporte Time (article en anglais), le face-à-face virtuel n’a pas manqué de déranger voire d’effrayer certains participants, rappelant les premiers temps du cinéma lorsque des spectateurs s’enfuyaient de la salle en voyant à l’écran le train foncer sur eux. “The Enemy” est visible au festival du numérique Futur en Seine, à Paris, jusqu’au 21 juin.

The Nepal Quake Project, un reportage tourné en 360° immersive dans les décombres de Katmandou (à partir de 0’42) :

Vers toujours plus d’empathie

Toutes ces expérimentations ont un point en commun : procurer au public des sensations inédites. Si l’immersion n’est pas un terme nouveau dans le journalisme – un reportage, quel que soit le support, est une immersion dans un contexte donné – la réalité virtuelle vient néanmoins nous interroger sur notre manière d’informer. Elle laisse entrevoir ce que le documentaire ou le reportage pourraient être amenés à devenir dans un futur proche.

Vue du "Rig" de caméras GoPro utilisé par Okio Report, lors d'un reportage. Ohio Report / Instagram

Vue du “Rig” de caméras GoPro utilisé par Okio Report, lors d’un reportage. Okio Report / Instagram

A l’exception peut-être de “The Enemy”, la forme employée demeure pour l’heure très classique : succession de plans fixes et voix off narrative. Toutefois, le recours à ce que certains nomment aussi la vidéo sphérique place le spectateur dans une position inédite, mi-passive, mi-active. Ce dernier est désormais capable d’observer librement à 360° autour de lui, renforçant un peu plus l’illusion de sa présence au milieu d’une ville en ruines ou d’une manifestation. “Pour un journaliste, c’est un format rêvé, estime Raphaël Beaugrand. On ne peut pas mieux retranscrire une ambiance, un contexte. Le paradoxe est que celui qui fait le sujet, le journaliste, n’est plus présent à côté des caméras pour éviter d’apparaître à l’écran. Il n’y a donc pas de mise en scène possible, les gens filmés sont moins impressionnés, donnent à voir ce qu’ils veulent et sont davantage eux-mêmes, comme lorsque nous avons tourné dans le campement rom de Ris-Orangis, en avril”. Dans ce reportage, on peut en effet voir deux hommes s’approcher du “rig” de six GoPro posé au milieu de allée, puis tourner autour en plaisantant, avant de s’éloigner en riant. Pour l’utilisateur derrière son casque de réalité virtuelle, l’impression d’avoir véritablement vécu quelques minutes dans un lieu méconnu, comme s’il y avait été “télétransporté”, est une expérience troublante. Le souvenir qu’elle génère paraît ensuite plus durable.

Pour les journalistes ou réalisateurs ayant adopté la réalité virtuelle, le constat est toujours le même : l’immersion renforce l’empathie et l’empathie n’est pas l’ennemie de l’information, bien au contraire. “C’est une réaction humaine normale, rappelle Raphaël Beaugrand. Et la réalité virtuelle se rapproche de la panacée du journaliste : montrer ce qu’il voit et ce qu’il ressent”. Co-fondateur de RYOT, Bryn Mooser n’y voit lui aussi que des avantages : “Au Japon, après le tsunami, et à Haïti après le séisme, j’aurais aimé disposer de la réalité virtuelle, confie-t-il au site RE/Code (en anglais). Une partie de ce que cela vous apporte, en plus de l’empathie ou de la compassion, est le rapport à l’échelle, le sentiment que vous êtes vraiment à cet endroit. L’échelle est très compliquée à capturer aujourd’hui avec la 2D, à Haïti en particulier (…). Vous ne pourriez pas ressentir l’ampleur de la dévastation à moins de vous trouver réellement là-bas, sur le terrain”. Nonny de La Peña pousse l’analyse plus loin encore : “Je pense que c’est un medium qui peut enlever le filtre du journalisme, et laisser les gens être les témoins de leur propre histoire”, a-t-elle déclaré l’an passé.

Michael Koukoullis / Flickr

Le Google Cardboard. Michael Koukoullis / Flickr

Si la réalité virtuelle est peut-être bien le futur du journalisme, en tout cas en partie, Raphaël Beaugrand rappelle que “tous les sujets ne s’y prêtent pas. Il faut que l’immersion enrichisse l’information”. Réaliser un reportage en 360° représente par ailleurs un investissement de temps, et donc d’argent, bien plus important qu’un film en 2D. Si le tournage se “limite” à poser un rig ou une boule de 6 à 16 caméras couplé à un micro binaural capable d’enregistrer le son à 360°, le montage est une autre affaire. “C’est extrêmement exigeant et chronophage, notamment le montage son”, reconnaît le journaliste d’Okio Report. Au magazine Time, Ben Khelifa a confié que plus de 45 personnes avaient été nécessaires pour réaliser “The Enemy”. Néanmoins, les améliorations technologiques à venir ne manqueront pas de réduire petit à petit ces contraintes. Comme tant de nouvelles technologies avant elle, la VR n’échappera pas à la démocratisation et Google, toujours en pointe sur ces questions, s’est déjà positionné en annonçant le 28 mai, lors de son Google I/O, son ambition de populariser le rig. Avec sa plateforme Jump, et en association avec la marque GoPro, le géant du web espère ainsi stimuler la création de vidéos immersives à 360° amateurs. Aucun doute que ces vidéos se retrouveront tôt ou tard sur les sites et les applications d’information, comme autant de “témoignages amateurs d’immersion”.

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