Censure, intimidations, emprisonnement, voire même assassinat… Dans certains pays, exprimer ses opinions sur un blog est une activité périlleuse. Portraits de quelques-unes de ces plumes libres qui refusent de se taire malgré les risques.

L’opposant russe Alexeï Navalny sort d’un commissariat de Moscou, le 5 mars 2012, après avoir été arrêté lors d’une manifestation contre la réélection du président Vladimir Poutine. Citizenside / Paul Gogo

Alexeï Navalny, la bête noire du Kremlin

A 39 ans, Alexeï Navalny s’est imposé ces dernières années comme la principale figure de l’opposition russe. En 2013, il est même arrivé deuxième de l’élection municipale à Moscou, avec 23% des voix, derrière le candidat du pouvoir. Mais c’est d’abord en tant que militant anti-corruption que cet avocat de formation s’est fait un nom. Sur son blog, il publie régulièrement ses enquêtes sur des faits de corruption dans les hautes sphères de l’administration. Son dernier fait d’armes : l’affaire de la montre de luxe de Dmitri Peskov. Un joyau suisse que le porte-parole de Vladimir Poutine ne peut, en théorie, pas s’offrir avec son salaire de fonctionnaire, affirme Alexeï Navalny sur son blog (en russe).

Créé en 2006 sur la plateforme Livejournal, son blog a été bloqué l’an dernier en Russie, le forçant à lancer un nouveau site pour publier ses investigations. C’est toutefois sur le terrain judiciaire que cet opposant aux accents nationalistes a le plus fort à faire. Condamné une première fois à 5 ans de prison avec sursis en 2013 dans une affaire de détournement de fonds, il a écopé en décembre dernier d’une nouvelle peine de trois ans et demi d’emprisonnement avec sursis pour escroquerie. Des dossiers montés de toutes pièces par le pouvoir pour le réduire au silence, d’après ses partisans.

 

Un manifestant appelle à la libération du blogueur singapourien Amos Yee lors d’un rassemblement pro-démocratie le 1er juillet 2015 à Hong Kong. Citizenside / Joel Christian

Amos Yee, l’adolescent rebelle de Singapour

“Lee Kuan Yew est enfin mort !” C’est en ces termes qu’Amos Yee s’est félicité, en mars dernier, du décès du père de l’indépendance singapourienne dans une vidéo mise en ligne sur Youtube. Dans sa tribune enregistrée depuis sa chambre, ce blogueur de 16 ans n’hésite pas à critiquer le bilan et à dénoncer les dérives autoritaires de l’ancien Premier ministre. Une voix discordante parmi la multitude d’hommages rendus par ses compatriotes à Lee Kuan Yew, qui est considéré par la population comme le principal artisan de la transformation de la cité-Etat en l’une des premières places financières d’Asie. Sa vidéo, qui fait rapidement le tour de la Toile locale, lui vaut une vingtaine de plaintes et il est arrêté deux jours après l’avoir publiée.

Accusé notamment d’ “intention délibérée de blesser la religion catholique” pour avoir comparé Lee Kuan Yew à Jésus, deux personnages qu’il trouve “assoiffés de pouvoir et malveillants”, l’adolescent est menacé de trois ans d’emprisonnement. Finalement condamné, le 6 juillet, à quatre semaines de prison, il a pu repartir libre du tribunal – sa période de détention provisoire et son séjour dans un institut psychiatrique ayant été déduits de sa peine. Son avocat a fait appel de la sentence et en attendant un nouveau procès, Amos Yee continue de s’exprimer sur sa chaîne YouTube sans perdre de son impertinence. L’une de ses dernières vidéos, postée à la veille du 50e anniversaire de l’indépendance de Singapour, s’intitule ainsi “La fête nationale, c’est nul !” .

 

L’activiste égyptien Alaa Abdel Fattah est libéré sous caution, le 15 septembre 2014 au Caire, dans l’attente de son procès pour participation à une manifestation illégale. Citizenside / Alaa Elkassas

Alaa Abdel Fattah, l’icône de la révolution égyptienne

La première fois qu’Alaa Abdel Fattah s’est retrouvé derrière les barreaux, Hosni Moubarak était encore à la tête de l’Egypte. En 2006, cet ingénieur informatique qui dénonce sur son blog les atteintes aux droits de l’homme en Egypte est interpellé pendant une manifestation pour l’indépendance de la justice. Au cours de ses 45 jours de détention, la société civile se mobilise pour sa libération, faisant de lui l’une des figures de proue de la contestation contre le régime du raïs. Cinq ans plus tard, il se trouve en Afrique du Sud quand éclate le soulèvement du 25 janvier 2011. L’activiste saute alors dans le premier avion à destination du Caire pour rejoindre les manifestants de la place Tahrir. Icône de la révolution du Nil, Alaa Abdel Fattah poursuit son combat pour la démocratie dans l’Egypte de l’après-Moubarak.

Son activisme lui vaut d’ailleurs de nouveaux passages en prison pendant la transition militaire et sous la présidence de l’islamiste Mohamed Morsi. Il rate ainsi la naissance de son fils en 2011 pendant l’une de ces périodes d’incarcération. Farouche opposant de l’armée, qui a depuis repris le pouvoir, le blogueur a été condamné en février 2015 à 5 ans de prison pour avoir participé en 2013 à un rassemblement non-autorisé contre le pouvoir militaire. Une sentence prononcée en vertu d’une loi qui restreint le droit de manifester. 165 personnes emprisonnées pour avoir violé ce texte controversé ont bénéficié, cette année, d’une grâce présidentielle avant le mois du ramadan. Mais le nom d’Alaa Abdel Fattah, ainsi que ceux d’autres leaders de la révolution de 2011, n’apparaissaient pas sur cette liste.

 

Des activistes d’Amnesty international manifestent à Londres, le 22 janvier 2015, pour appeler à la libération du blogueur saoudien Raif Badawi. Citizenside / See Li

Raif Badawi, victime du wahhabisme saoudien

Dix ans de prison et 1 000 coups de fouet pour “insulte à l’islam”, c’est la peine dont a écopé Raif Badawi en 2014. Fondateur du forum en ligne “Free Saudi Liberals” (Libérez les libéraux saoudiens), cet activiste de 31 ans dénonçait les pratiques religieuses très strictes qui régissent la vie quotidienne dans son pays. L’Arabie Saoudite est en effet le berceau du wahhabisme, une interprétation rigoriste de l’islam qui interdit par exemple aux femmes de conduire. Il n’avait ainsi pas hésité à se moquer de la police religieuse chargée de faire respecter les bonnes mœurs notamment au sujet de l’interdiction de la Saint-Valentin dans le royaume.

Alors qu’il devait recevoir 50 coups de fouet par semaine pendant 20 semaines, sa sentence a été suspendue après une première séance de flagellation publique qui avait suscité un tollé international en janvier 2015. Malgré le soutien des chancelleries occidentales et d’ONG telles qu’Amnesty international, ses proches craignent que le pire ne soit encore à venir. D’après son épouse Ensaf Haidar, qui vit désormais au Canada avec leurs trois enfants, Raif Badawi pourrait prochainement être rejugé pour apostasie. Un crime pour lequel il risque la peine de mort.

 

Des Indiens participent à une veillée à la bougie en hommage au blogueur bangladais Avijit Roy, le 1er mars 2015, à Kolkata. Citizenside / Saikat Paul

Niloy Neel, martyr de la laïcité au Bangladesh

« Qui sera le suivant ? » C’est la question angoissante que se pose Imran Sarker, responsable du Réseau de blogueurs et d’activistes en ligne du Bangladesh (BOAN), après le meurtre de Niloy Chakrabartin, alias Niloy Neel. Ce blogueur engagé contre le fondamentalisme religieux a été massacré, le 7 août dernier, par quatre hommes qui ont fait irruption chez lui avant de l’assaillir de coups de machette. Après Avilit Roy en février, Washiqur Rahman en mars et Ananta Bijoy Das en mai, il s’agit du quatrième cyberactiviste assassiné dans des circonstances similaires depuis le début de l’année.

Tous étaient des partisans de la laïcité dans un pays à 90% musulman et tous avaient reçu des menaces de morts de la part d’islamistes radicaux qui tiendraient une liste de blogueurs athées à abattre. Se sentant en danger, Niloy Neel avait réclamé, en vain, une protection policière dans les semaines précédant son meurtre qui a été revendiqué par la branche bangladaise d’Al-Qaida. De nombreuses voix, dont celle de Reporters sans frontières, dénoncent donc l’incapacité des autorités à assurer la sécurité de ces cyberactivistes, mais aussi « leur échec à traduire en justice les meurtriers des blogueurs ». Dans ce contexte, certains ont préféré s’exiler. C’est le cas de la romancière féministe Taslima Nasreen qui s’est récemment réfugiée aux Etats-Unis après avoir été la cible de menaces de mort.

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