La mobilisation nationale des agriculteurs continue de faire les gros titres des journaux. Leurs actions coup de poing, organisées pour dénoncer les prix trop faibles de la viande et du lait, se multiplient partout en France. Notre contributrice Emmanuelle Rodrigue a suivi ces agriculteurs en colère dès les prémices de la révolte, dans les Côtes d’Armor. Elle nous raconte aujourd’hui les coulisses de la mobilisation.

Un enfant d'agriculteur allume une botte de foin  lors d'une manifestation à Yffiniac, dans la nuit du 28 au 29 juillet 2015. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue

Un enfant d’agriculteur allume une botte de foin lors d’une manifestation à Yffiniac, dans la nuit du 28 au 29 juillet 2015. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue

“Le mouvement a commencé en février, se souvient Emmanuelle Rodrigue, photographe basée à Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor. Comme cela se passait près de chez moi, je suis allée faire un tour avec mon appareil photo, histoire de comprendre l’histoire. Je sentais que quelque chose se tramait”. A l’époque déjà, les éleveurs porcins bloquaient la salle de vente du marché du porc breton, à Plérin, en périphérie de Saint-Brieuc. La révolte ne faisait que commencer.

Des liens de confiance

A partir de ce moment, la photographe commence à nouer des relations directes avec des membres de la Fédération nationale des syndicats exploitants agricoles (FNSEA) et des Jeunes Agriculteurs. “Je leur expliquais que j’étais photographe professionnelle”, confie-t-elle. Alors, petit à petit, elle parvient à gagner leur confiance et est informée des futures actions : “Les syndicats envoient leurs informations à la presse, moi j’échange des messages directement avec deux ou trois membres du syndicat qui me tiennent au courant”. Une relation presque privilégiée qui paye, puisque Emmanuelle Rodrigue couvre dans les jours et les semaines qui suivent d’autres actions coup de poing aux côtés des journalistes de la presse régionale. “C’est toujours les mêmes qui couvrent ces événements. A force, on finit par se connaître”. Le bon accueil qu’elle a reçu des agriculteurs, la photographe l’explique par sa présence à leurs côtés dès les premiers moments de la révolte, et ce, avant toute cette couverture médiatique nationale. “C’est un travail sur le long terme”, reconnaît-elle.

“Je voyais cet homme qui écrivait un tag sur le mur, seul dans son coin, alors qu’il se trouvait sur une autoroute […], ça m’a marqué”

Au cours des manifestations qui se succèdent, les agriculteurs n’hésitent pas à frapper fort. Voies ferroviaires bloquées par des tracteurs, opérations escargots sur les autoroutes ou blocages des ponts et autres péages, jusqu’à créer des embouteillages monstres : les éleveurs enfreignent la loi, prêts à tout pour se faire entendre. La “nuit de la détresse” , dans la soirée du 2 juillet 2015, à Saint-Brieuc, marque un véritable tournant dans la contestation des agriculteurs, d’après notre contributrice : “Il y a eu comme un changement d’atmosphère”. Ce soir-là, des éleveurs porcins et bovins ainsi que des producteurs de lait se rassemblent devant la préfecture pour exprimer leur exaspération face à des prix de vente trop faibles pour couvrir leurs coûts de production. “Les manifestants ont déversé des bennes entières de pneus et de lisier devant le tribunal avant d’y mettre le feu, raconte-t-elle. Ils ont ensuite bloqué la RN12 pour arrêter les camions et vérifier leur contenu. De la viande en provenance de l’Union européenne a été balancée au milieu de la chaussée”. Un moment clé dans la radicalisation des agriculteurs que la photographe a voulu capturer : “Je voyais cet homme qui écrivait un tag sur le mur, seul dans son coin, alors qu’il se trouvait sur une autoroute à quatre voies totalement bloquée par la manifestation, ça m’a marqué”, confie t-elle.

Un manifestant tague : “Hollande bouge ton cul !!! Les paysans crèvent”, à Saint-Brieux, dans la nuit du 2 au 3 juillet 2015. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue

Un manifestant tague : “Hollande bouge ton cul !!! Les paysans crèvent”, à Saint-Brieux, dans la nuit du 2 au 3 juillet 2015. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue

Cette détresse touche non seulement les agriculteurs, mais très souvent des familles entières, explique Emmanuelle Rodrigue. Il n’est ainsi pas rare que “les femmes et les enfants d’éleveurs les accompagnent dans les actions”, note notre contributrice. Le 29 juillet 2015, alors qu’elle se trouve à Yffiniac, cette dernière assiste à une manifestation au cours de laquelle des enfants et des adolescents sont présents. Cette situation sous tension a laissé la photographe avec un sentiment un peu “particulier”“Ils vivent la détresse de leurs parents au quotidien, ils subissent aussi la crise. Ça ne me choque pas que les enfants participent, même si c’est un peu bizarre, ce n’est pas à moi de juger”, insiste t-elle.

Photographier pour comprendre

Emmanuelle Rodrigue estime que sa première motivation a été de comprendre ces actions, souvent violentes, pour mieux les immortaliser. Pourtant, elle ne s’est jamais sentie en danger parmi les éleveurs, entretenant avec eux, au contraire, des rapports cordiaux : “Ils ne font pas peur, ils en ont simplement ras-le-bol, ils n’en peuvent plus”. D’ailleurs, elle n’a ressenti aucune animosité entre les agriculteurs et la presse. Au contraire, les agriculteur se sont montrés plutôt bienveillants et ont même toujours fait attention à la sécurité de la photographe comme à celle des autres journalistes présents.

Ce qu’elle retient de ses mois passés à suivre le conflit est sans doute la nécessité de faire attention à ce qui l’entoure, autant sur le plan de la sécurité qu’en terme de pêche aux informations : “Il faut savoir être attentif à ce qu’il se dit pour savoir quelle est la prochaine étape et se protéger, quoi qu’il arrive”, souligne t-elle. Elle n’hésite pas également à relayer les articles de France TV Info et Le Point où ses photos ont été publiées : “J’envoie le lien de l’article à mes contacts du syndicat. Cela les intéresse puisqu’on parle de Saint-Brieuc au niveau national”. Un moyen efficace pour conserver de bonnes relations avec les agriculteurs.

Aujourd’hui, le soufflé semble être en partie retombé dans les Côtes d’Armor. “C’est plus calme, mais c’est normal puisqu’il y a le travail de la moisson et les agriculteurs doivent relancer leurs exploitations s’ils veulent vivre”, explique Emmanuelle Rodrigue. “Mais je compte bien continuer à les suivre”.

Des éleveurs manifestent de nuit à Yffiniac, le 31 juillet 2015. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue

Des éleveurs manifestent dans la nuit du 28 au 29 juillet 2015, à Yffiniac. Citizenside/Emmanuelle Rodrigue


 

Pour aller plus loin…

Sur Citizenside :

Découvrez notre dossier spécial sur la Mobilisation nationale des agriculteurs.

Les séries complètes d’Emmanuelle Rodrigue sur les manifestations des agriculteurs sont à regarder ici.

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